[DOCTEUR JEKYLL ET LES FEMMES] Walerian Borowczyk, 1981

Le grand, très grand, Walerian Borowczyk n’a sans doute jamais pu passer la barrière des années 80, faisant d’Intérieur d’un couvent en 1978, son dernier grand film. Réalisé peu après, Les héroïnes du mal était une tentative sympathique, mais limitée de réitérer l’exercice de l’anthologie façon Contes Immoraux et Boro ne trompe plus personne, même lorsqu’il adapte Ovide ou lorsqu’il apporte sa pierre à l’édifice de la saga Emmanuelle (sans succès). Parmi les films très inégaux, voire ratés de cette période, Dr Jekyll et les femmes est assurément le plus intéressant et le plus recommandable.

La première grande idée de Borowczyk, c’est d’avoir choisi Udo Kier (évidemment…) qui fut successivement le baron Frankenstein et Dracula chez Paul Morrissey la décennie précédente. En 1979, Borowczyk le faisait également incarner – fugacement – Jack l’éventreur dans son très mauvais Lulu (qui annonce tristement sa fin de carrière dans la Série rose) et faillit lui faire endosser l’armure de Gilles de Rais. Dans la peau du docteur Jekyll, l’acteur convoque une séduction et une étrangeté que peu d’autres acteurs auraient pu alors apporter. Pour ce qui est de l’adaptation, nous sommes plus proches d’une trahison déviante comme l’était Dr Jekyll et Sister Hyde (Roy Ward Baker, 1971): Borowczyk met la construction du livre de Stevenson au placard, y intègre l’épouse de l’écrivain, Fanny Osbourne, et barricade le tout en huis clos; ce qui règle plutôt bien le point épineux de la reconstitution en peu de frais.

Le Dr Jekyll trifouille dans son laboratoire alors que les invités se succèdent en l’honneur de ses fiançailles avec la belle Fanny, qui a manifestement le diable au corps et attend fébrilement sa nuit d’amour. Le repas bourgeois pompeux et pompant tourne au cauchemar quand un individu sème la terreur dans le quartier et s’arrange pour pénétrer dans la maison pour violer et tuer tout ce qui bouge. Mais ce monstre, qui tétanise ceux qui ont le malheur de le croiser, était déjà là avant tout le monde puisqu’il s’agit du fameux Mister Hyde qui est donc… on ne vous fera pas un dessin. Borowczyk avait effleuré l’horreur dans La bête ou Contes Immoraux (avec le segment consacré à la comtesse Bathory) et s’y vautre ici avec un malin plaisir. Toute la cruauté et le grotesque de l’entreprise repose sur du théâtre de Boulevard parasité par un carnage qui n’épargne personne. Dans une introduction bleutée terrifiante, Hyde poursuit une gamine qu’il fracasse à coup de canne et tente de la violer: impitoyable.

Plus tard, on verra une vieille se faire péter les os, un père assister à la sodomie de sa propre fille (visiblement échaudée par la rumeur voulant que le sexe de Hyde soit énorme!) avant de la punir avec une grosse fessée à la corde, un matricide sauvage, des gros plans sur des vagins ensanglantés ou encore un éphèbe violé par ce chaud lapin de Hyde. Une sorte de slasher victorien dément qui confirme hélas que Borowczyk n’est pas toujours très à l’aise avec l’action. Face à une progression bordélique et au cabotinage d’un Patrick Magee rouge tomate, Dr Jekyll et les femmes sauve les meubles de bien des manières: la beauté de Marina Pierro, muse tardive du réalisateur, impatiente dans son corsée débordant; la musique bizarroïde de Bernard Parmegiani; l’incroyable photo d’un autre temps de Noël Very; la silhouette ultra-flippante de Gerard Zalcberg (peut-être un des meilleurs Mister Hyde vu au cinéma) et toutes les scènes purement fantastiques. À la décoction habituelle, Jekyll se transforme en se prodiguant des bains chimiques, donnant lieu à des scènes de transe humides et hypnotiques. Dans ce climat de terreur sexuel, le personnage de Miss Osbourne connaîtra également les joies de visiter son côté obscur, donnant lieu à une scène finale d’amour fou comme en rêvaient les surréalistes.

1h 32min | Fantastique, Epouvante-horreur
De Walerian Borowczyk | Par Walerian Borowczyk
Avec Udo Kier, Marina Pierro, Patrick Magee

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