Kafka, z’avez dit Kafka? À Saint-Pétersbourg, au début du 20ᵉ siècle, se trouvent deux familles: la première avec un ingénieur veuf qui vit avec sa fille; la seconde avec un médecin marié à une femme aveugle et qui a adopté deux frères siamois dont il a entrepris l’éducation. Elles vont être bouleversées (le mot est faible) par l’arrivée de deux gangsters louchissimes et d’un photographe spécialisé dans les prises de vue érotiques (plus exactement les images de jeunes filles se faisant fouetter). La circulation de ces clichés va subrepticement dérégler cet ordre bourgeois en faisant notamment découvrir à la fille d’un ingénieur des chemins de fer (l’étonnante Dinara Droukanova de Bouge pas, meurs, ressuscite) les joies de pratiques sexuelles déviantes qui feront exploser sa famille. Une vieille grand-mère sourde et fouettarde, une aveugle torturée par des âmes sans vergogne, des frères siamois adoptifs accordéonistes exhibés dans un music-hall. Autant de personnages qui composent le troisième long métrage de Alekseï Balabanov et il est beau comme son premier (Des jours heureux).
Tout sonne déraisonnement étrange dans De monstres et des hommes, film au sépia porno dans un Saint-Pétersbourg encore tsariste. Peut-être même trop pour son propre bien – ajoutez une sous-intrigue bizarre avec un cul-de-jatte sourd-muet adepte de tarot et de vodka en sus, et la tentation de décrocher peut franchement être grande. Mais son contexte justifie toutes ces images, se situant aux origines du cinéma, précédé de peu par la photographie. Que font les hommes avec la photo, puis le cinéma? Des choses belles, des choses monstrueuses ou des choses monstrueusement belles? Aussi bien influencé par la peinture d’un Magritte avec ses bonshommes chapeautés autant que par la photographie primitive ou le cinéma muet, Balabanov cherche à déterminer les liens entre le réseau clandestin (les photos érotiques) et ceux qui le fréquentent, secoué qu’il est par de nouvelles inventions. Ça commence drôle et émoustillant, ça se termine malheureux et mélancolique, à moins que ce ne soit l’inverse.
Un drôle de film chromo, tellement énigmatique qu’on ne sait pas toujours comment l’interpréter et dont la beauté esthétisante peut légitimement laisser de marbre. Reste, pour celles et ceux qui y succombent, qu’il est bien plus question de climat (et donc de cinéma) que de pose (et donc de frime); de risque (faudrait nous expliquer comment il a réussi à faire cette scène finale d’un homme debout sur un bloc de glace dérivant sur la Neva!) que de prétention; d’émotion (les siamois qui partent à la recherche de leur paternel) que de froideur (du rachat même chez les personnages les plus corrompus, c’est possible). Dans sa quête d’une poésie de la monstruosité, ce film tente de cerner la frontière (très) tenue entre les monstres et les hommes (le titre original Of Freaks and Men trahit l’influence de l’Oncle Tod). Et nage, pour ce faire, dans de sacrées eaux troubles.
1h 33min | DrameDe Aleksey Balabanov Avec Sergei Makovetsky, Dinara Drukarova, Viktor Soukhoroukov Titre original Pro urodov i lyudey |
1h 33min | Drame

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