Culte des années 90 : Tricky – « Hell Is Round the Corner »

En 1995, sur son album Maxinquaye, Tricky transforme son Bristol en paysage mental, un territoire de violence, de précarité, de drogues et de souvenirs dont l’enfer n’est jamais très loin. Né à Bristol et élevé à Knowle West, il ne raconte pourtant pas son quartier comme un chroniqueur, il le traverse comme un rêve fiévreux : « Hell’s around the corner where I shelter / Let me take you down the corridors of my life. »

Au-dessus de cette noirceur flotte pourtant la voix de Martina Topley-Bird, rencontrée par Tricky à Bristol alors qu’elle est encore adolescente. Elle apporte au titre ce que Tricky semble lui refuser. Son chant aérien contraste avec le phrasé opaque et menaçant de Tricky, comme une lumière qui traverserait brièvement les fissures d’un mur. C’est l’une des grandes forces de Maxinquaye : faire cohabiter deux voix qui semblent appartenir à deux mondes différents. Tricky murmure depuis l’intérieur du cauchemar ; Topley-Bird paraît chanter depuis l’extérieur, sans que l’on sache jamais vraiment laquelle des deux positions est la plus fragile. Cette tension donne au morceau une dimension presque cinématographique, quelque part entre le film noir, le dub et le blues ; un blues débarrassé de ses guitares, ralenti jusqu’à devenir une sensation physique.

Et puis il y a Isaac Hayes. Les cordes de Ike’s Rap II, morceau de 1971, donnent au titre cette élégance trouble qui l’empêche de sombrer dans la simple noirceur. Le même sample sera utilisé par Portishead sur Glory Box, créant l’un des rapprochements les plus fascinants du Bristol Sound : deux chansons, deux sensualités, deux façons de faire parler le même fragment du passé. Chez Portishead, Hayes devient voluptueux ; chez Tricky, il devient menaçant. Tricky a toujours affirmé que l’utilisation commune du sample était une coïncidence, une version également rapportée par NME, tandis que l’anecdote a depuis nourri les récits autour des deux groupes. Mais l’essentiel est ailleurs : Tricky comprend que sampler, ce n’est pas seulement citer, c’est changer le sens d’une mémoire.

À l’heure où Massive Attack, Portishead et Tricky sont réunis sous l’étiquette commode de « trip-hop », le morceau Hell Is Round the Corner semble déjà vouloir échapper à cette catégorie ; Tricky lui-même ayant toujours rejeté ce terme. Il y a du hip-hop, du dub, de la soul, du punk et de l’électronique, mais surtout une volonté de transformer ces influences en état mental. Maxinquaye connaît un succès considérable, atteint la troisième place des charts britanniques et devient l’un des albums majeurs de 1995. Hell Is Round the Corner en reste le condensé le plus saisissant.

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