Cronos de Guillermo del Toro est une brillante relecture du mythe vampirique qui, à l’image de son artefact bio-mécanique, obsède qui le découvre. Il ressort en salles ce mercredi.
Tout juste sorti de son université de cinéma, Guillermo del Toro n’a pas attendu longtemps pour livrer un film aux dimensions qui lui ressemblerait. Non, le jeune cinéaste s’est abandonné dès son premier long à ce qui deviendrait son genre de prédilection : l’horreur gothique. Mais voilà, de ce cocktail des genres, Del Toro a eu dès le départ l’originalité de se reposer davantage sur la dimension gothique qu’horrifique, du moins dans l’acception cinématographique de ce que l’horreur est censée être – un genre extrêmement codifié, dont l’aspect programmatique déplait au jeune Mexicain. De ce rapport assez unique au genre, Crimson Peak fait certainement figure d’apothéose, Del Toro s’étant battu pour en faire une romance gothique dans laquelle les fantômes, répondant normalement aux codes de l’horreur, fonctionnent plus sur le régime de la mélancolie que sur celui de la peur. Cette approche originale, loin des outrances attendues par le public et les studios, se retrouve ainsi dès Cronos, film dans lequel le cinéaste s’est lancé un exemplaire de Frankenstein et de Dracula dans chaque main, déterminé à en faire le plan de route du reste de sa carrière.
Débutant avec une voix off devenue ô combien deltorienne, l’histoire de Cronos débute au XVIᵉ siècle, alors qu’un alchimiste invente un mécanisme aussi puissant que dangereux. L’artefact, animé par une mystérieuse entité insectoïde, injecte un poison à son hôte, le rendant dépendant au sang humain, mais lui procurant en échange la vie éternelle. Des années plus tard, Jesús, un vieil antiquaire, découvre par hasard l’objet. Soumis à son tour à sa morsure, il en devient l’esclave autant que le bénéficiaire. Transformé en cadavre ambulant, il est aidé par sa petite fille pour défaire un vieux magnat mourant qui, assisté par son neveu (Ron Perlman), cherche à mettre la main sur l’objet.
Intégrant plusieurs motifs centraux des chefs-d’œuvre de Mary Shelley et Bram Stoker ainsi que de leurs adaptations cinématographiques, Del Toro mâtine ces deux inspirations principales d’imagerie catholique, et passe le tout à la moulinette de l’occultisme et des théories et symboles des alchimistes. En ressort un script d’une grande richesse, dans lequel la question du temps constitue la pièce centrale thématique et émotionnelle. Au travers de la relation déphasée d’un grand-père devenu monstre immortel et de sa petite fille, Cronos relie avec beaucoup de mélancolie vieillesse et enfance. Non sans évoquer les liens unissant le monstre de Frankenstein et une enfant dans L’Esprit de la ruche, del Toro livre l’une des scènes les plus émouvantes de son film lorsque, en pleine mutation, Jesús émerge d’un coffre à jouets. Vision en négatif de la séquence du cercueil de Nosferatu, cette scène fait de la jouvence éternelle un acte morbide : Jesús vivra peut-être éternellement, mais le voilà devenu aussi froid que le marbre – la métaphore minérale est prépondérante dans le film –, une poupée de porcelaine de plus dans le grand coffre à jouets de sa petite fille.
Sûrement involontairement, Del Toro éclaire au passage son propre rapport à la pop culture. Collectionneur dans l’âme, connu comme l’heureux propriétaire d’un manoir dégueulant d’objets, jouets, livres et autres babioles, le réalisateur laisse ici transparaître son lien singulier au cinéma et à la littérature : cette culture-là s’envisage d’abord chez lui comme un rapport à sa propre enfance, films et livres étant autant de jouets qui ont formé son imaginaire. Cronos est d’ailleurs un des seuls films de Del Toro où l’on pourrait regretter que les personnages tiennent parfois plus de la figurine que de l’incarnation sensible. Si Federico Luppi est irréprochable en grand-père revenant, c’est particulièrement vrai pour ce que le film fait de ses méchants, dont le traitement exagéré ne suffit pas à en faire autre chose que des caricatures. Le personnage de Ron Perlman fait par exemple pâle figure en comparaison du Jacinto (Eduardo Noriega) de L’Échine du Diable, qui apparaît en tous points comme une version pleinement réalisée de ces personnages mauvais que le réalisateur aime dépeindre.
Del Toro, à l’heure de son premier film ne partage donc pas forcément encore très bien ses jouets, mais il les met en scène avec une telle générosité que ce travers de jeunesse est vite oublié : à partir d’une veine classique, (le montage et le travail sur la lumière rappelle autant des classiques du film noir américain que le cinéma expressionniste), le jeune cinéaste embrasse génialement le body-horror pour mettre en scène la déliquescence d’un corps bientôt figé dans sa gériatrie éternelle. Cronos est un petit monument du cinéma vampirique qui appelle naturellement, comme d’autres films après lui, ce qui ressemble à bien des égards au jouet idéal de son auteur : Frankenstein, attendu cette fin d’année sur Netflix.
| 26 février 2025 en salle | 1h 33min | Epouvante-horreur De Guillermo del Toro | Par Guillermo del Toro Avec Federico Luppi, Ron Perlman, Claudio Brook |



