Shu-Qi et les autres. Chine, IX siècle. Nie Yinniang revient dans sa famille après de longues années d’exil. Son éducation a été confiée à une nonne qui l’a initiée dans le plus grand secret aux arts martiaux. Véritable justicière, sa mission est d’éliminer les tyrans. A son retour, sa mère lui remet un morceau de jade, symbole du maintien de la paix entre la cour impériale et la province de Weibo, mais aussi de son mariage avorté avec son cousin Tian Ji’an. Fragilisé par les rebellions, l’Empereur a tenté de reprendre le contrôle en s’organisant en régions militaires, mais les gouverneurs essayent désormais de les soustraire à son autorité. Devenu gouverneur de la province de Weibo, Tian Ji’an décide de le défier ouvertement. Alors que Nie Yinniang a pour mission de tuer son cousin, elle lui révèle son identité en lui abandonnant le morceau jade. Elle va devoir choisir : sacrifier l’homme qu’elle aime ou rompre pour toujours avec l’ordre des Assassins.
L’estampe qui passe. Pas la peine de chercher midi à quatorze heures: The Assassin du Taïwanais Hou Hsiao-Hsien se regarde comme une somptueuse peinture sur soie et peut presque prétendre à n’être contemplée que comme telle. Dès les premières images, le spectateur est confronté à quelque chose qu’il ne rencontre que très rarement dans son parcours de cinéphile: un choc esthétique de la plus inespérée et précieuse espèce provoquant une vraie réaction effervescente. Il y a tant de grands moments dans The Assassin que l’on ne peut échapper à son pouvoir d’attraction. On sort de la salle comblés de cinéma, rassérénés, lavés du vilain terrorisme lacrymal des mauvais téléfilms, des fresques prêtes à l’exportation et des grimaces de nos atroces comédies made in France. Que cela fait du bien d’être à ce point éblouis. Et d’être perdus aussi. Peu importe d’ailleurs si vous n’avez pas tout capté aux enjeux dramatiques, assez minorés parce que classiques. Des décennies de films de David Lynch nous ont appris qu’il n’était pas nécessaire de comprendre pour apprécier. C’est d’ailleurs l’une de bases du «cinéma chaos»: ne pas flipper lorsque le sens nous échappe totalement.
Afin de donner une grille de lecture à ceux qui veulent s’y introduire, s’y aventurer et s’y perdre avec délice, contentons-nous de présenter The Assassin comme une déclinaison assez subversive du wu xia pian, ce genre hérité de la littérature de la Chine ancienne mettant en scène les aventures du «Chevalier errant». Sauf que cette fois, les combats superbement chorégraphiés passent au second plan. Sauf que cette fois bis, le chevalier est une chevalière (Shi Qi, somptueuse, fragile et animée d’une insondable force intérieure), enlevée à ses parents lorsqu’elle était enfant et éduquée par une nonne pour devenir un justicier et éliminer les tyrans. Envoyée en mission par l’Empire, elle doit combattre la rébellion des provinces; or, elle échoue et son maître lui ordonne alors de tuer l’homme qu’elle aime. La vraie plus-value dans toute cette affaire, c’est de révéler que sous la dynastie Tang (618-907, période où se situe le film), il y avait des femmes assassins, formées pour tuer les empereurs, alors qu’avant l’homme prédominait. C’est dire si, dans ce ravissement, on apprend des choses ignorées. Si son contenu semble opaque comme un secret précieusement gardé, la grâce de The Assassin nous atteint et sa beauté éblouissante nous crève les yeux.

