Chacun cherche son chat. Rémi, la trentaine, mène une vie plutôt tranquille à Bordeaux. Il travaille dans une petite entreprise de télé-achat au nom original de «Chat va bien». Timide et malhabile, Rémi est amoureux de Delphine, la fille de son patron qu’il croise souvent dans un café non loin de son lieu de travail. Un soir, alors qu’il discute avec un inconnu qui s’est empressé de lui offrir sa montre, il découvre qu’il n’est pas unique : il a un double, un autre lui-même, sûr de lui, volubile et pas si gentil. Rémi est alors contraint de cohabiter avec son alter ego dont la présence semble ne pas étonner plus que ça son entourage. Mais lequel sera le vrai Rémi?
Un film dont le générique est intégralement composé de photos de lolcats flippantes ne peut pas être foncièrement mauvais. En l’occurrence, il s’agit d’une adaptation (très) libre du Double de Dostoïevski dont il ne reste plus grand chose n’est le signe ostensible du double (dédoublement, split-screen, reflets etc). L’atout le plus sûr de ce court long métrage de Pierre Léon (cinéaste/acteur/traducteur/critique/enseignant/vendeur de melons etc.), c’est que l’on suivrait volontiers Pascal Cervo au bout du monde. L’acteur chouchou du cinéaste Laurent Achard (très chaos Dernier des fous) est un peu notre chouchou aussi. Ainsi, lorsqu’il erre seul dans les rues vides de Bordeaux, c’est un bonheur à contempler. Lorsqu’il se rend dans un café pour avoir une discussion en jeux de sourcils avec une femme-chat a priori échappée d’un Tourneur (Luna Picoli-Truffaut), on se dit que le visage des comédiens est un paysage fascinant et que, peut-être, l’incongruité voire le fantastique rôde quelque part. L’humour, aussi, évidemment. On se brosse dans le dos, on se pose des questions métaphysiques, on n’a pas le temps de prendre un café parce qu’on doit vérifier les pipettes, on lit Oncle Vania à la lumière d’un globe, on discute sur un banc en pleine nuit. Bon sang mais c’est bien sûr: il s’agit d’une fantaisie. Pas d’une fantaisie comme on dit « une fantaisie à la Jeanne Labrune ». Mais une fantaisie cinéphile qui se moque de l’esprit de sérieux comme de l’esprit d’entreprise, qui dit deux trois choses sur nos vies virtuelles et où le spectateur n’a aucune idée de ce qui peut se passer au détour du plan suivant. Le surgissement dans ce conte félin de l’excellent Jean-Christophe Bouvet dans le rôle de Gauthier (« le chat Gauthier »), collègue de Landru, ancre définitivement dans le sillage d’un certain Jean-Claude Biette (Loin de Manhattan, 1980). Ce qui, il est vrai, constitue une référence écrasante et place la barre trop haut (la deuxième partie, faute de substance, n’est pas aussi grisante que la première). En revanche, à cette épineuse question (est-ce qu’il est possible de créer de l’absurde joyeux à Bordeaux?), la réponse reste oui. C’est peut-être un plaisir aristocratique que de s’amuser entre soi, au risque d’exclure ceux qui n’entrent pas dans la danse. N’oublions toutefois jamais que dans «happy-few», il y a «happy».

