Chez Brillante Mendoza, révélé en France avec John John et Serbis, le changement de genre surprend moins que le traitement qui fonctionne essentiellement sur le ressenti et le contraste. Dans Kinatay, un étudiant en criminologie (Coco Martin, son acteur fétiche) prépare son mariage avec sa famille avant d’être embarqué par un gang pour remplir une mission secrète: le meurtre d’une prostituée (Maria Isabel Lopez, déjà très nue et fracassée dans Silip, chef-d’oeuvre du cinéma philippin, récemment sortie en zone 1 chez Mondo Macabro). Sans que l’on s’en rende compte, le blanc immaculé des premières images laisse poindre un cauchemar éveillé aux allures de snuff hardcore. En seulement quelques heures, on passe du paradis à l’enfer, comme une traversée dans les limbes guidée par le personnage principal (gueule d’ange, attitude attentiste, regard de démon). Le récit relate selon les codes du cinéma-vérité une lente agonie où les événements, de plus en plus spectaculaires, placent celui qui y assiste dans une position inconfortable (bourreau, victime, témoin). La question du point de vue rappelle qu’il s’agit avant tout de cinéma.
La longue séquence de séquestration automobile (une plongée dans le noir d’une vingtaine de minutes avec le reflet des lampadaires d’autoroute, les flics aveugles, le silence des gens autour et le pare-brises en larmes) traduit un regard cruel sur les mégalopoles qui camouflent les cris de détresse et surtout, d’un point de vue purement émotionnel, la trouille de se prendre une balle dans la tête à chaque carrefour. Avec une virtuosité inouïe, Mendoza travaille la suspension d’incrédulité, l’invraisemblable vérité, le point de chute avant le réveil. Vers la fin, l’étudiant ne se remet pas de tout ce qu’il a vécu (il n’a que 27 ans et cette nuit marquera à jamais sa conscience). Mais le tumulte de la ville est tellement bruyant que tout a été noyé, comme un souvenir lointain que l’on n’a pas envie de déterrer. La scène – peut-être la plus marquante – du taxi résume tout ce qui a précédé en seulement deux minutes : cette histoire atroce s’est évanouïe dans le petit matin blafard, prolongeant le sentiment d’impuissance: son impuissance à lui, mais aussi la nôtre. Cela faisait très longtemps qu’un film n’avait pas réussi à communiquer une peur pareille. Pas une peur qui fait sursauter avec un montage cut et des apparitions de monstres, mais une peur blanche qui paralyse.

