Aux origines, se trouve un livre scandale écrit par Emmanuelle Arsan, ou peut-être par son mari, car on ne sait pas, on ne sait plus. Elle y raconte, elle s’y raconte même, Emmanuelle, jeune fille eurasienne fraîchement mariée, qui s’adonne à l’amour libre avec des hommes et des femmes. En guise de dernier virage, elle découvre les valeurs du vice auprès d’un philosophe de la fesse qui l’initie à la masturbation cérébrale, à l’opium et au sexe sauvage. Pompeux parfois dans sa générosité intellectuelle, probablement très très sulfureux pour l’époque et aujourd’hui plutôt mignon. Ainsi naît, Emmanuelle, l’icône littéraire tout d’abord, qui sera suivi de nombreux opus…
En 1973, on débauche Just Jaeckin, photographe glamour, pour réaliser l’adaptation de l’opus La leçon d’homme: l’obscénité, les fluides, le stupre, bof bof pour lui. Le film collera au livre, mais expurgera son contenu pornographique, lui préférant une sensualité vaporeuse. On voyage, on couche avec qui l’on veut, l’argent est là: si tu ne fais pas de tourisme sexuel, le tourisme sexuel viendra à toi! Mannequin hollandaise, Sylvia Kristel installe les standards d’une époque avec sa silhouette de sylphide glacée et fraîche comme la menthe. Entre la fin de l’année 1973 et le début de l’année 1974, le film est tourné comme il se doit à Bangkok dans des conditions houleuses: d’ailleurs personne n’y croit vraiment, et sûrement pas son réalisateur. Devant la commission de classification, le film manque d’être totalement interdit: s’y acharne bizarrement l’infect écrivain Roger Peyrefitte qui avait décidé de menotter la belle Emmanuelle. Mais l’ère Giscard lève les barrières et le film sortira très légèrement sucré (l’ironie voulant que la scène incriminée, à savoir la strip-teaseuse fumant «par en bas» a été un rajout du producteur).
Succès atomique dans un retentissement proche de celui de Gorge Profonde aux États-Unis: «Si vous ne voyez aucun rapport entre Emmanuelle et un avion qui part pour Bangkok, demandez dont à vos amis, ils vous expliqueront», scande la voix d’hôtesse sexy dans la mythique bande-annonce. Coiffant au poteau un Gainsbourg refusant de s’investir dans la BO, Pierre Bachelet et sa mythique chanson tourneront dans tous les pick-up de l’époque. Le package pour entourer le succès et sa légende est lancée. Mais on sait depuis le temps que le film eut un succès plus public que critique. Le film de Jaeckin s’est ringardisé à la vitesse de la lumière, entre son racisme ordinaire, son exotisme post-colonial, sa partie initiation à deux sous (Alain Cuny en grand prédicateur, refuse toute scène de sexe et cette chère Emmanuelle se contentera d’être assaillie de force par des autochtones; autant dire qu’on est loin du cérémonial d’un Histoire d’O), son érotisme tantôt chichiteux tantôt discutable…
En réalité, ce sont ses manières et son absence d’enjeux, son envie désespérée de faire du «sexe beau» et son indolence, qui le rendent aujourd’hui charmant. Christine Boisson en lolita insolente ou Jeanne Colletin en bourgeoise manipulatrice offrent quelques scènes irrésistibles, de jolis mots sont échangés par-ci par-là («petite fille, je t’aime bien. Et quand je veux dire que je t’aime bien, cela veut dire que je ne te veux pas de mal. Mais cela veut dire aussi que je ne t’aime pas»), et on y entrevoit une bisexualité décomplexée (mais seulement entre femmes, of course) et des envies d’ailleurs qui seront bientôt un cahier des charges pour la sexploitation à venir. Emmanuelle a quelque chose de cette vieille boite laquée de poudre de riz cachée dans un tiroir: on ne l’utilise plus, mais on hume encore son parfum de temps à autre.
| 26 juin 1974 en salle | 1h 30min | Erotique De Just Jaeckin | Par Jean-Louis Richard Avec Sylvia Kristel, Alain Cuny, Marika Green |



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