Nuit de folie. Jo et Frank sont frères, et comme souvent dans les familles, ces deux-là sont très différents. Jo, célibataire et passionné de musique, vient d’ouvrir son propre bar à Gand, le Belgica. Frank, père de famille à la vie bien rangée et sans surprise, propose à Jo de le rejoindre pour l’aider à faire tourner son bar. Sous l’impulsion de ce duo de choc, le Belgica devient en quelques semaines the place to be…
Mille fois plus chaos que Alabama Monroe…le précédent film de Felix Van Groeningen qui a connu un succès dingue un peu partout et qui, selon nous, relevait du grand-huit lacrymal où le spectateur était pris en otage entre le mélo le plus gluant façon Susanne Bier et le symbolisme le plus simplet façon Jaco Van Dormael. Affreux, affreux donc. De fait, c’était armés de manière assez négative et plein de craintes que nous nous sommes rendus à la projection pour découvrir Belgica, ovationné au dernier festival de Sundance. Et, par chance, il s’agit de l’antithèse de Alabama Monroe, dans le sens où jamais le réalisateur ne va chercher à enfoncer ses doigts dans vos beaux yeux avec des plans bien insistants sur une enfant malade et va, de fait, prendre plus de risques que cette complaisance larmichou. Belgica se reçoit comme un shoot d’adrénaline assurant aussi bien dans les montées que dans les descentes, où l’intensité des fêtes répond sans cesse aux affects autodestructeurs des deux protagonistes.
Pour raconter le début et la fin d’une époque, et donc les mœurs de ce café-concert qui se métamorphose peu à peu en club, Felix Van Groeningen s’est inspiré d’un véritable établissement de Gand où il a passé une bonne partie de sa jeunesse (son père en a été le propriétaire pendant une douzaine d’années jusqu’en 2000). Sur la trame classique voire clichée des deux frères, le cinéaste cherche à capter quelque chose de mille fois plus stimulant qu’un énième drame familial: l’indécente et la galvanisante énergie qui circule dans ce bar branché de Gand (le « Belgica » du titre), initialement envisagé comme une « Arche de Noé » ouverte à tous et finalement monstre qui aura dépassé tout le monde, afin de raconter la difficulté de conserver une marginalité face aux contingences du monde adulte et, en filigrane, comment l’underground est devenu mainstream.
Si ça marche, c’est parce que tout déborde dans ce sens, dans la durée, dans l’excès, dans l’ivresse, dans la merditude des choses, dans le mauvais goût. Du « bon mauvais goût », pour citer John Waters. Dans le pur grand esprit chaos. Sans surprise, les scènes musicales sont ce qu’il y a de plus enthousiasmant dans Belgica. Admirablement filmées et composées (extraordinaire BOF de Soulwax justifiant à elle-seule le visionnage). Elles sont sans doute trop longues pour coller à l’esprit monstre (la fulgurante naissance du bar et sa lente agonie); et, pourtant, surprise, le spectateur n’a pas envie qu’elles s’arrêtent parce qu’il a l’impression de tout vivre en live. Dans ces conditions, oui, il est normal que l’on s’attache.

