CANNES, JOUR 7 – Une inquiétante étrangeté made in France (L’Inconnue d’Arthur Harari, en compétition), un blockbuster coréen monstrueux (Hope, bis), le Roumain Cristian Mungiu en terres scandinaves (Fjord, ter), une réjouissante séance de minuit (Jim Queen), une belle découverte à la Semaine (La Gradiva), le doux chaos de Sandra Wollner (Everytime à UCR), une comédie downtempo à la Quinzaine (L’espèce explosive de Sarah Arnold), un spot publicitaire inexplicablement en compétition (Garance de Jeanne Herry).
En 2024 paraissait Le Cas David Zimmerman, une ambitieuse bande dessinée de Lucas et Arthur Harari, graphiquement entre Daniel Clowes et Charles Burns. Obsédé par cette histoire complexe d’un personnage qui se retrouve dans la peau d’une autre, Arthur Harari a décidé de l’adapter à l’écran, avec tout ce que ça implique en termes de rythme, de durée et de langage. Le résultat (L’inconnue, en compétition), est fidèle à l’idée originale qui part du fantastique pour évoluer vers l’enquête et le thriller métaphysique, avec une richesse narrative et une liberté exceptionnelles dans le cinéma français. Lire la critique.

Non pas un, non pas deux, mais trois avis à chaud sur Hope, le blockbuster monstre de Na Hong-Jin qui signe son retour dix ans après son inoubliable The Strangers en 2016. Un objet de presque trois heures aussi mystérieux qu’ambitieux qui raconte une mystérieuse découverte faite aux abords de la ville portuaire de Hopo Port et qui suit des habitants qui luttent pour leur survie… Lire les avis.

Autre film en compétition qui fait parler, notamment dans notre Palmomètre éparpillé façon puzzle : Fjord. Cinéaste roumain habitué à observer des communautés a priori bien sous tout rapport se fragmenter, Cristian Mungiu quitte ici ses contrées pour se poser dans les paysages des fjords norvégiens, épaulé par son premier casting anglophone, au centre duquel Renate Reinsve et Sebastian Stan. Les deux incarnent ainsi les parents de la famille roumano-norvégienne des Gheorghiu, élevant leurs cinq enfants dans la voie du seigneur. Tout bascule alors lorsque des ecchymoses sont aperçues sur le corps d’Elia, l’aînée, entraînant retrait des enfants et procès judiciaire comme moral. Lire notre critique.

En séance de minuit, on s’est bien amusé devant Jim Queen, de Nicolas Athané et Marco Nguyen. Le film démarre sur des thématiques relativement larges, notamment autour des injonctions aux diktats masculins, avant de bifurquer vers quelque chose de bien plus ludique et décomplexé, notamment autour du côté power-up du coming-out façon DBZ. Très vite, Jim Queen assume son goût du pastiche et du jeu avec les clichés, sans jamais tomber dans la simple accumulation de vannes. Il y a derrière l’ensemble une vraie écriture, un sens du détail, de la référence et du détournement qui rendent le tout étonnamment cohérent malgré son apparente anarchie. Lire notre critique.

On a aussi beaucoup aimé La Gradiva, de Marine Atlan à la Semaine de la critique, confirmant après l’excellent Du fioul dans les artères la bonne santé du jeune cinéma français. Directrice photo aux travaux aussi éclectiques que Les Reines du Drame, Jessica Forever, ou le récemment nommé aux César L’Engloutie, Marine Atlan s’aventure pour la première fois du côté de la mise en scène pour suivre le voyage scolaire napolitain d’un petit groupe de lycéens rapidement tiraillés entre désirs et colère, jusqu’au vertige. Talentueuse cheffe opératrice oblige, il ne sera ici pas étonnant de se prendre de fascination pour les images somptueusement granuleuses du long-métrage, posant sur un cadre italien déjà sublime un regard qui l’est tout autant, qui exalte la couleur de chaque lieu autant qu’il fait rougir les peaux rosées de ces adolescents en plein soleil. Lire notre review.
À la Quinzaine, autre séduisante découverte (oui, c’est un peu l’école des fans aujourd’hui, mais c’est on ne peut plus vrai et sincère…) avec L’espèce explosive de Sarah Arnold : il est des films discrets qui « font du bien », sans que la formule ait quoi que ce soit de péjoratif. Alors que tout ici, à Cannes, respire le faste, l’opératique, l’imposant (comment composer décemment son planning quand la durée moyenne des films en compèt est de 4h18?), voilà un long qui utilise avec brio la petite forme (1h32 à tout casser, pour aller chercher des choses plus profondes qu’il n’y paraît). Dans une campagne du Nord-Est de la France, les sangliers qui ravagent les cultures provoquent une guerre ouverte entre chasseurs et agriculteurs. Brun, céréalier en faillite, lutte pour maintenir sa ferme à flot. Quand un notable du coin le pousse à bout, il déraille et disparaît. Un an plus tard, Fulda Orsini, un gendarme corse incarné par un Alexis Manenti décidément partout (son Du fioul dans les artères, ayant lui aussi un rapport avec un bel animal polonais, est passé samedi à la Semaine), est muté dans la région pour raisons disciplinaires : c’est lui qui va mener l’enquête. On devrait plutôt dire l’anti-enquête, puisque le film se plaît à travailler une forme de surplace ou de chemin de traverse qui nous écarte systématiquement de la route principale. Lire la critique.

Les aficionados du Chaos seront également sensibles au troublant Everytime de Sandra Wollner, découvert dans la section Un Certain Regard : voilà un film de deuil, de soleil et de drogues qui nous a touchés en plein cœur. Au lendemain d’une soirée champignonesque, une sale histoire qu’on ne vous détaillera pas ici réunit une mère, sa fille et un adolescent. Aux prises avec la culpabilité et le pardon, notre improbable trio s’envole pour Tenerife afin de vivre des vacances de compensation, en famille recomposée (on ne sait pas trop si vous comprenez cette langue sibylline, mais nous sommes assez fiers de la formule). Sous l’éclat du soleil, le passé et le présent commencent doucement à se confondre… Et le film questionne avec brio comment faire quand il n’y a rien à faire, quand on sait tous que les mots ne seront pas suffisants pour réparer ce qui s’est passé : un petit jeu social qui impose de continuer à dialoguer, à faire semblant, à ne pas détourner le regard, ni donner dans la complaisance pour la noirceur… Lire la critique.

ENFIN… on termine cette gazette costaude et fournie en bons films par un mauvais. Soit le spot publicitaire égaré en compétition et qui s’appelle Garance, signé par Jeanne Herry. Cinéaste certes couronnée de succès avec son césarisé Je verrai toujours vos visages, Jeanne Herry se plaçait, à l’annonce de la sélection officielle le 9 avril dernier, comme véritable surprise et outsider de la compétition. Le niveau allait-il être au rendez-vous ? Elle qui peinait à donner corps à un récit choral cherchant à conjuguer des entités parfois non miscibles s’aventure ici vers le portrait, celui de Garance, jeune actrice à la vie éparpillée, voire chaotique, mais traversée d’une même difficulté : l’alcoolisme. Garance, Garance, Garance. Elle est de tous les plans, à chaque instant. Ou plutôt, Adèle, Adèle, Adèle, car c’est là le premier obstacle du portrait que la cinéaste s’aventure à dresser, celui d’un personnage que l’on comprendra rapidement trop superficiellement construit tant il laisse voir, sous sa peau, les traits d’une Adèle Exarchopoulos plus que jamais engoncée dans un rôle qu’elle semble rejouer encore et encore. Difficile alors de pleinement croire au récit qui se tisse devant nos yeux, pourtant animé, dans sa première partie, d’une jolie idée : celle de hacher sa structure, de l’émailler de black-out laissant présager la fragmentation qu’emporte l’alcoolisme. L’idée est simple, mais relativement efficace au regard de ce qui la suit, le film enchaînant les fondus au noir pour chapitrer sa progression, mais ne faisant au final que la trouer, faciliter artificiellement son chemin, supplément de voix off lourdingue et gratuite à l’appui. Certaines séquences divertissent certes assez, particulièrement du côté des dialogues comiques, mais peinent à relever une structure à laquelle il devient rapidement difficile de s’attacher.
Plaçant pourtant au cœur de son geste un sujet ô combien complexe, Jeanne Herry, si elle l’installe plutôt intelligemment, pas à pas, le rend rapidement lâche, faible, ne dépassant jamais vraiment l’accumulation de verres de vin disséminés çà et là. On conviendra que c’est assez maigre, propice à retirer tout poids à l’alcool, réduit à un yoyo dramatique qui va et vient dans un ennui terrible ne prenant fin qu’à moitié dans les vingt dernières minutes du récit, enfin décidé à prendre en main son sujet. Choisir le déni comme prisme central est certes louable, et parfois juste, mais c’est ici la porte ouverte à un récit duquel tout coule, fuit. Ne reste qu’une Sara Giraudeau qui, à défaut d’échapper elle aussi à une caractérisation superficielle, cristallise une douceur bienvenue dans le film, celle d’une acceptation envers et contre tout. C’est peut-être le seul personnage raisonnable, un tant soit peu responsable, au centre d’une myriade d’autres uniquement prompts à diaboliser l’alcoolisme sans autre forme de compréhension.
C’est sans doute là que le projet fait soupirer le plus bruyamment, et sincèrement questionner sa place en compétition officielle, plutôt qu’en tant que spot préventif calé entre deux programmes TV. La profondeur du sujet n’a d’égal que sa représentation visuelle, dans un film où aucun plan ne semble véritablement pensé, succession de cadres épaule filmés dans la longue focale facile d’une photographie grisonnante et quelconque, alors propice à enchaîner les clichés visuels les plus grossiers qui soient. On pense avant tout à ces séquences de fêtes au ralenti, nappées de stroboscopes et de musique house, rappelant n’importe quel spot maladroit censé éviter à nos jeunes têtes blondes de consommer quelque substance que ce soit. Le dernier clou dans le cercueil du film s’enfoncera dans la dimension queer de Garance, certes apte à banaliser un couple lesbien très central, geste toujours appréciable, mais dont le revers se résume en un amoncellement de relations fêtardes jamais très profondes, d’un cliché lassant. Difficile de prendre quoi que ce soit au sérieux, d’autant plus lorsqu’il ne suffira, selon Herry, que d’un déclic pour s’en sortir, avant d’ouvrir sur une séquence de montage de rémission d’une facilité confondante. Sans alcool, la fête est plus folle. C’est surtout sans beaucoup de cinéma que Garance nous parvient, proposition dont la faiblesse semble être le maître mot.
Prenons des nouvelles de Bobitza pour nous en remettre…



