« L’inconnue » d’Arthur Harari en compétition à Cannes : une richesse narrative et une liberté exceptionnelles dans le cinéma français

En 2024 paraissait Le Cas David Zimmerman, une ambitieuse bande dessinée de Lucas et Arthur Harari, graphiquement entre Daniel Clowes et Charles Burns. Obsédé par cette histoire complexe d’un personnage qui se retrouve dans la peau d’une autre, Arthur Harari a décidé de l’adapter à l’écran, avec tout ce que ça implique en termes de rythme, de durée et de langage. Le résultat est fidèle à l’idée originale qui part du fantastique pour évoluer vers l’enquête et le thriller métaphysique, avec une richesse narrative et une liberté exceptionnelles dans le cinéma français.

Un photographe, David Zimmerman, fragile et solitaire, se retrouve à une fête où un ami lui propose une pilule « qui le mettra à l’aise ». À un moment, il repère une fille en imper, la suit, ils font l’amour avec intensité, et après un black-out, il se réveille chez lui dans le corps de la fille. Si la situation n’était pas déjà suffisamment intrigante en elle-même, ses développements renvoient à d’autres fictions également stimulantes : It Follows (David Robert Mitchell, 2014) pour l’idée de contamination, mais aussi Cruising (William Friedkin, 1980) pour l’échange de rôles (l’enquêteur finit par se confondre avec le prédateur) ou encore Lost Highway (David Lynch, 1997), qui illustre la fugue psychogénique (un personnage devient quelqu’un d’autre). Les frères Harari en donnent une version très personnelle, avec un mélange de genres particulier qui leur permet de creuser une série de thèmes comme l’identité, la perte, la communication, les rapports avec le passé.

Qui dit enquête, dit point de vue, et la règle voudrait qu’on ne quitte plus le point de vue de l’enquêteur. L’affaire se corse ici puisque l’enquêteur lui-même est confus : il est dans le corps de quelqu’un d’autre. Le spectateur doit donc s’habituer à l’idée qu’Eva (Léa Seydoux) est David (Niels Schneider), qui cherche à savoir ce que son corps est devenu, et par qui il est occupé. L’affaire se complique lorsque le corps de David investit celui de Malia (Lilith Grasmug), une jeune femme d’une vingtaine d’années sur le point de se marier. Harari s’arrange pour que le spectateur ne soit jamais perdu, même si celui-ci doit faire un effort d’adaptation, aller au-delà des apparences et se rappeler qui est dans le corps de qui. Assez rapidement, David/Eva se rend compte de la difficulté à communiquer. Sa tentative (« C’est moi ») de se faire reconnaître par une amie n’est pas comprise, et il renonce. Une autre tentative similaire a lieu lorsque Malia (dans le corps de David) projette de convaincre son père (Radu Jude) en lui racontant un souvenir qu’eux seuls connaissent. Mais Malia ne passera pas à l’acte, découragée par la conclusion de l’épisode qu’elle a imaginé.

Ces séquences fonctionnent comme des échafaudages qui gagnent en intensité pour culminer dans une scène exceptionnelle où David/Eva a un dialogue paradoxal avec sa mère (Valérie Dréville), qui lui parle de David. En apparence, l’échange verbal est limité, mais ce qui n’est pas dit contient une charge émotionnelle terrassante. Économe en mots, éloquente par le geste et le regard, Seydoux est totalement convaincante dans la peau de quelqu’un qui ne comprend pas ce qui lui arrive, fait le deuil de soi et s’adapte. Le nom de David Zimmerman est un clin d’œil à Bob Dylan, dont la chanson de fin, It’s All Over Now, Baby Blue, résume le métier de Zimmerman, photographe qui documentait les mêmes endroits à différentes époques « pour témoigner de ce qui a disparu ». Elle résume aussi sa vie, qui a pris fin en même temps qu’un nouveau départ. Il y a une telle richesse dans ce scénario qu’il serait étonnant qu’Hollywood ne soit pas tenté d’en faire un remake. Souhaitons-leur bon courage, parce qu’ils auront du mal à faire mieux.

26 août 2026 en salle | 2h 20min | Drame, Thriller
De Arthur Harari | Par Arthur Harari, Lucas Harari
Avec Léa Seydoux, Niels Schneider, Victoire Du Bois

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