« Marie Madeleine » de Gessica Généus : une plongée en Haïti traversée par un souffle de liberté

Joseph et Marie Madeleine se rencontrent. Pourtant, sous des airs d’Annonciation, la scène ne prend pas place entre deux lignes de la Bible, mais à Jacmel, en Haïti. Quoique d’abord cadrée à la façon du Jeanne d’Arc de Dreyer, Marie Madeleine renie d’ailleurs immédiatement son statut de figure immaculée, elle qui, prostituée et alcoolique, est encore en train de décuver à l’ouverture du métrage. Au milieu des compositions d’inspiration religieuse de Gessica Généus, faites de lignes strictes, d’arches parfaites et d’assemblées de personnages, elle est pourtant une figure immédiatement hypnotique, qui n’a jamais à pâlir face aux plus grandes saintes. Là réside justement le projet premier du film, sorte de dialogue filé entre le sacré et le profane par le biais de cette rencontre avec Joseph, jeune évangéliste.

Formellement hétérogène, le film présente parfois des images grossières, même si elles sont parsemées de couleurs granuleuses magnifiques. Marie Madeleine crie cependant d’une liberté devenue trop rare dans nos cinémas contemporains. On ne fantasme pas ici la nostalgie de la Nouvelle Vague française, mais on ne peut nier y retrouver ses élans formels, presque candides dans leur inventivité, jusque dans les plus banales scènes de lit, ici sommets de beauté. Il faut bien, justement, un peu de cette liberté candide pour oser briser les lignes qui découpent l’espace et divisent l’image en niveaux de plans incapables de laisser quoi que ce soit les traverser.

Alcoolique, et donc souvent naturellement titubante, Marie Madeleine porte alors ce flottement. Une séquence infusée aux drogues douces la montre même littéralement flotter en surimpression sur des plans de drone de la ville, matérialisant dans la trivialité sa capacité à la transcendance. De sa vie bohème déstructurée découle alors un récit très décousu, pour le meilleur. Jamais Gessica Généus ne précipite les choses ni ne prend le spectateur par la main, préférant étayer ses personnages au fil de longues discussions autant que par des détails lapidaires, nous laissant, spectateurices, cheminer entre les lignes et tracer notre propre voie. S’ils s’avèrent manichéens et épais à de nombreux égards, particulièrement du côté du pasteur, antagoniste à la voix caverneuse et à la stature droite, ces personnages cristallisent, dans leur rareté, toute la fraîcheur du projet.

Il faut aussi bien dire que ce vent d’air frais naît des origines haïtiennes du film, explorées à l’aune d’une perspective ethnographique plus que bienvenue. À nouveau, les inspirations des années 1960, cette fois du côté du « cinéma-vérité », réjouissent par la fraîcheur avec laquelle elles sont utilisées. On pense, au-delà des séquences de danse et de rites mises en scène avec langueur et souci du détail, au générique introductif, composé de plans documentaires s’attardant sur des mentions religieuses dans le décor (bâtiments, voitures). Dans la banalité du quotidien, réduit aux flux des déplacements, et donc aux lignes à suivre sagement, le sacré est déjà omniprésent, de la même façon que dans toute cette société haïtienne.

À l’inverse des tableaux quasi religieux qui cadraient Marie Madeleine, les prières collectives sont ici montrées par des inserts et des plans à l’épaule qui fragmentent l’espace et le brutalisent, à l’image d’une religion dans laquelle on se jette à corps perdu, empli d’espoir (ou de désespoir ?). Jaillit donc forcément la dernière des collisions que met en scène le film : celle de l’intime et du collectif. C’est la foi de Joseph, d’abord prêcheur convaincu dont le nom pourrait à lui seul convaincre, qui se fissure peu à peu. Le christianisme d’État, métaphorisé par la voix du pasteur diffusée à la radio, n’y fera rien, tout intolérant qu’il devient.

Le chaos intérieur bout, enfermé entre les murs de cette église. Juste en face, de l’autre côté de la rue, il y a ce bordel, prétendu lieu de débauche au sein duquel la représentation de la sexualité ne prend pourtant jamais le pas sur la danse et la célébration des corps. D’un côté, donc, on prêche, tandis que de l’autre on applique l’amour de son prochain sous sa forme la plus pure. Affranchi·e·s des paroles qui servent de façade à l’intolérance, toustes font du collectif profane une nouvelle source de sacré. La fête y est clipesque, au ralenti et bariolée de couleurs, mais plus vitaliste que tout. Si la violence subsiste pour ces transfuges, ces gens qui ont cassé les lignes, la croyance, elle, renaît toujours plus flamboyante.

21 octobre 2026 en salle | 1h 44min | Comédie dramatique
De Gessica Généus | Par Gessica Généus
Avec Gessica Généus, Béonard Monteau, Edouard Baptiste

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