« Naza » de Yuval Abraham et Rachel Szor : documentaire factuel et glacial sur Gaza primé à Venise

Présenté à la dernière Mostra de Venise, où il a reçu le prix spécial du jury et près de 25 minutes d’ovation, Naza s’impose sur nos écrans pour une sortie événement, avant sa mise à disposition gratuite sur le site du Guardian. Notamment produit exécutivement par Jonathan Glazer, la filiation avec sa Zone d’Intérêt parait rapidement évidente, rappelant que nous n’avons sans doute pas trouvé depuis d’œuvre plus à même d’illustrer, par sa mise en scène, la « banalité du mal » à l’ère du génocide à Gaza.

Les deux coréalisateurs de l’oscarisé No Other Land y interrogent des Israéliens impliqués à différentes échelles dans les massacres, témoignant pour mettre en lumière leurs mécanismes administratifs et techniques. Issu notamment d’un travail d’enquête mené par le Guardian, +972 Magazine et Local Call, dans une vocation d’abord revendiquée comme journalistique (du moins si on considère la frontière avec le cinématographique véritablement pertinente), Naza esquive pourtant rapidement l’écueil formel du « film à sujet ». Tourné de nuit sur les toits de Tel-Aviv, le long-métrage fait de l’obscurité une matière au-delà d’une seule idée. Chaque interviewé.e est une ombre, de même que les civils aperçus ça et là, réduits à des silhouettes, et jusqu’à Yuval Abraham, cinéaste et intervieweur présent à l’écran. Outre la noirceur en jeu ainsi rendue visible, il y a là déjà le dessin d’un massacre qui fonctionne comme un système davantage que comme une somme de responsabilités individuelles.

Les Israéliens ne peuvent apparaître davantage qu’au travers des volets de leurs grands appartements, constamment balayés par la caméra, qui tente en vain de faire communiquer le quotidien intime et la violence institutionnelle détaillée par le film. Problème : cette déshumanisation est généralisée. Elle uniformise, et ne fait ressortir de l’ombre que les lumières des écrans, ici toujours vecteurs de propagande. Au-delà de cette très intelligente direction du regard, celui-ci se construit donc depuis un lieu très précisément situé : les rooftops de Tel-Aviv. Le choix d’un tel espace résume à lui seul l’entreprise du documentaire : le rooftop devient un espace où l’on peut s’extraire de la vie, s’entretenir dans le plus grand secret, sans cesser pourtant d’y surplomber, et donc d’y évoquer une position de domination. À mesure que les cinéastes approchent des plus hauts responsables du pouvoir, le regard devient logiquement zénithal, manière d’en évoquer la puissance répressive.

Aux accusations proférées aux cinéastes, récoltant soi-disant les lauriers d’un génocide commis par leur propre peuple, le film répond donc par l’image : iels sont les mêmes silhouettes, sur les mêmes espaces surplombants, dans la même société que le film présente comme normalisant la violence, puis le génocide. Relever l’hypocrisie que certains reprochent aux festivals lorsqu’ils donnent insuffisamment de place aux voix palestiniennes est une chose, attaquer des Israéliens qui ne se reconnaissent plus dans leurs racines et en soulèvent toute la violence en est une autre, d’autant plus lorsque la position est aussi maîtrisée qu’ici. Structuré comme s’il suivait une progression narrative en chapitres, Naza accumule en fait les principes, ces piliers qui permettent de dessiner peu à peu une structure de la violence génocidaire, au-delà des interviews individuelles. Inutile de dire que les propos recueillis sont parfois à la limite du supportable tant la violence, mais surtout la distance avec ce qui est perpétré, est immense.

Tout est terriblement technique, délivré sans émotion ni musique par des schémas dessinés en direct sur des feuilles de papier ou par des témoignages dont le lexique est presque entièrement mathématique. C’est ainsi que les mécanismes de cette violence tournent, inspirés par un salariat où tout est « pourcentage de risque », « récompense », mais surtout « quantité avant qualité ». Dans toute la modestie des effets, il n’y a plus qu’à écouter pour témoigner de l’efficacité de la déshumanisation à l’œuvre dans le système décrit, auquel il faudrait pourtant faire confiance, « pour le bien commun ». Les témoignages recueillis décrivent même l’usage d’une IA qui identifie ou recommande des cibles, moyen de ne jamais troubler la morale de ces « employés » qui disent avoir l’impression de jouer à un jeu vidéo tant la distance avec les morts réelles a tout effacé.

L’évocation du vidéoludique est alors loin d’être fortuite tant les écrans sont ici légion. Seuls à percer l’obscurité générale, ils construisent la morale, le regard, et écrivent à leur manière l’histoire de la colonisation, que le film reconstitue alors, des débuts du sionisme et de ses rapports au territoire palestinien aux prises de parole les plus récentes. Sur les écrans de la cinémathèque israélienne, on montre certes Shoah de Lanzmann, de la même manière que les personnes filmées sortent de leur voiture quand vient une minute de silence en mémoire des victimes du génocide nazi. Tout n’est pourtant que robotique, creux, dans les silhouettes civiles comme dans des discours nationaux dont le film met en exergue l’instrumentalisation de l’antisémitisme comme moyen de détourner le regard de la violence actuelle. Face aux écrans, surfaces de manipulation, le visible crie toujours sa vérité. Une maison à moitié en ruine, encore visible sur la côte de Tel-Aviv, et présentée comme un vestige de la colonisation passée, en témoigne à elle seule, tandis que des chantiers incessants reconfigurent le territoire quelques mètres plus loin. L’heure n’est plus à l’information, le film partant du principe que les faits sont désormais largement connus, même de certains interviewés qui emploient eux-mêmes le terme de génocide. Naza s’intéresse donc, dans un élan nécessairement pessimiste, à cet abîme devant la vérité, l’absurdité d’un réel nié, alors que le pire se déroule.

Hannah Arendt avait développé la notion de « banalité du mal » à partir de son analyse du procès d’Adolf Eichmann, tenu plus de 15 ans après le génocide nazi. Notre ère frénétique saisit sur le vif, en cours, et montre en image. C’est sans doute déjà le constat de cette post-ironie, vérité à ciel ouvert, qui provoque l’horreur de la démarche. Cet homme, qui dit avoir visité la Pologne et les camps dans sa jeunesse, trouve dans son témoignage toute l’absurdité de sa position : il considère les nazis comme le mal incarné par toute la violence génocidaire qu’ils ont perpétrée, puis se demande à haute voix ce qu’il est, lui. Le déni se craquelle, l’évidence brûle, vertigineuse.

12 octobre 2026 en salle | 1h 17min | Documentaire
De Yuval Abraham, Rachel Szor 

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