C’est un tube soul-funk qui aurait pu être une reprise de Stevie Wonder, qui a un goût de tube de Stevie Wonder mais que son auteur Jamiroquai parvient à ne faire ressembler qu’à du Jamiroquai. Publié en single en mars 1993, le morceau Too Young To Die figure sur Emergency on Planet Earth, le tout premier album de Jay Kay, cet artiste aux chapeaux extravagants, devenus sa signature visuelle. À une époque où l’acid jazz britannique réinvestit les instruments acoustiques, les rythmiques funk et les harmonies de la soul, JK et ses musiciens renouent avec une conception organique de la musique populaire, à rebours d’une partie des productions électroniques qui dominent alors les pistes de danse. La basse avance avec souplesse, les cuivres donnent de l’ampleur à la mélodie, les cordes ouvrent des perspectives presque orchestrales. Un vrai contraste tant, alors que la musique invite à la danse, le propos, lui, rappelle… le prix humain de la guerre. Ce qui est tout de suite moins fun.
En le réécoutant d’ailleurs, force est de constater qu’il y a déjà dans ce premier album une conscience sociale et politique dans cet album conçu comme une invitation au mouvement autant qu’une prise de position. Too Young to Die ne développe pas une théorie de la guerre, la chanson en conteste d’abord la logique morale. Pourquoi des jeunes devraient-ils mourir pour des conflits décidés par d’autres, avant d’avoir eu le temps de choisir leur existence ? Le morceau prend place dans l’univers de ce Emergency on Planet Earth, dont le titre affiche déjà les préoccupations écologiques et sociales de Jay Kay. La critique du pouvoir, la défense de la nature et le refus de la violence s’y rejoignent dans une même volonté de remettre en question l’ordre établi. Cette ambition a pourtant suscité des réserves dès la sortie du disque, comme dans le Washington Post du 28 octobre 1993, où l’on reconnaît que Jamiroquai tente de commenter la guerre avec Too Young to Die et les changements sociaux avec Revolution 1993, mais où l’on estime aussi que ses slogans sont aussi rudimentaires que sa musique est sophistiquée. Le jugement est assez sévère, mais il pointe une véritable difficulté, à savoir que la force d’une conviction ne garantit pas, à elle seule, la profondeur de son expression politique. Aussi, la simplicité apparente de la chanson peut sembler sommaire si on l’attend sur le terrain de l’analyse, elle en devient plus éloquente si on l’entend comme une protestation contre l’idée même que la jeunesse soit une vie sacrifiable. La réussite musicale du titre tient au fond à la façon dont Jamiroquai fait cohabiter des références immédiatement reconnaissables sans se réduire à un exercice de nostalgie. L’héritage de la soul et du funk des années 1970 s’entend dans la rondeur de la basse, les interventions des cuivres et l’aisance de Jay Kay, dont les inflexions vocales évoquent naturellement Stevie Wonder. Mais l’ensemble possède au fond la souplesse rythmique et le goût des croisements instrumentaux propres à l’acid jazz, pour que l’on soit saisi par ce contraste entre des sentiments antiguerre rudimentaires et une joie de vivre communicative.


