Derrière I Got 5 on It, sorti en mai 1995, il y a Luniz, le duo d’Oakland formé par Yukmouth et Numskull, et une scène de la Bay Area bien décidée à faire sa place dans le hip-hop américain. Le morceau figure sur Operation Stackola, leur premier album, paru la même année. Très accessible, sans rien perdre de son ancrage local, il dépasse rapidement le cercle des amateurs de rap et continue de circuler trente ans après sa sortie.
Faut dire que Tone Capone a construit une production au groove singulier, portée par une ligne de basse imposante et des sonorités presque cristallines. La généalogie de sa mélodie, elle, est moins linéaire qu’on pourrait le croire. Why You Treat Me So Bad de Club Nouveau constitue une référence importante, mais l’histoire du motif musical est plus complexe. Dans une enquête publiée par The Ringer, Michael Marshall évoque notamment des ressemblances avec Thinkin’ About Ya, morceau de son ancien groupe Timex Social Club. Les souvenirs des différents protagonistes divergent sur l’origine de cette mélodie qui semble effectivement fusionner ces deux titres-là. Reste la voix de Marshall, qui vient poser son refrain sur les couplets de Yukmouth et Numskull et qui apporte ce qui le détache du tout-venant. Le titre fait référence aux cinq dollars que chacun met au pot pour partager le prix d’un sachet de cannabis. Une petite contribution qui devient le point de départ d’un refrain fédérateur.
Il aura fallu un film d’horreur pour révéler une autre facette de cette mélodie familière. En 2019, Jordan Peele s’empare de I Got 5 on It pour Us et en propose une relecture, I Got 5 on It (Tethered Mix), ralentie et dramatisée, aux arrangements orchestraux inquiétants. Le morceau conserve ses repères, mais son ambiance bascule : ce qui faisait le charme du groove devient presque menaçant. Plus de trente ans après sa sortie, I Got 5 on It reste lié à Oakland et au rap de la Bay Area, tout en s’étant installé dans une mémoire musicale plus large, celle de ces refrains qu’on reconnaît en quelques notes, même lorsqu’ils reviennent sous un tout autre jour.


