[ÉTRANGE FESTIVAL 2026] « Chansons du deuxième étage » de Roy Andersson, drôle et misère de nous

Chansons du deuxième étage ressemble à une succession de tableaux sortis d’un cauchemar bureaucratique. Les personnages sont perdus, épuisés, ridicules ou simplement résignés, et semblent évoluer dans un monde qui a depuis longtemps cessé de fonctionner. Un commerçant met le feu à son magasin, un homme reste prisonnier d’un embouteillage interminable, des employés errent dans des couloirs sans fin, des économistes cherchent désespérément une réponse dans une boule de cristal, tandis que la religion, l’histoire et la superstition deviennent autant de tentatives dérisoires de donner un sens à une réalité qui n’en possède plus. Celles et ceux qui connaissent, et aiment, son cinéma ne seront pas dépaysés ; les néophytes, totalement : Roy Andersson ne construit pas son film autour d’un récit classique, mais autour d’une accumulation de situations. Certaines se prolongent, d’autres disparaissent sans explication, quelques personnages réapparaissent alors qu’on les croyait oubliés. Le film avance moins par progression dramatique que par associations d’idées, comme si chaque scène était une nouvelle observation de la même détresse collective. Cette même maladie propre au genre humain : naître, mourir et trouver un sens à ce qui se passe entre.

Les longs couloirs, les perspectives vertigineuses, les foules immobiles et les tableaux en arrière-plan donnent parfois l’impression d’observer une civilisation entière en train de s’effondrer sans même comprendre pourquoi. C’est le Titanic qui fonce sur l’iceberg et que tout le monde regarde sans réagir, ni même chercher à l’empêcher de foncer vers son précipice. C’est nous et nous autres. La bonne nouvelle, c’est que lorsque tout est foutu, il reste l’humour et l’amour, qui nous sauvent aussi de ce qu’on pourrait hâtivement redouter devant pareil projet en apparence peu humble, à savoir la grande leçon de vie grisou sur l’Humanité par un prof bourré dans un amphithéâtre déserté. Sans cette distance que s’apelorio « rire de nous et du ridicule qui ne tue pas », le film serait probablement à se flinguer. Sans cette caméra immobile, ce sens du cadre ultra-composé, sans ces personnages réduits à des silhouettes dans des espaces démesurés et cet art du tableau vivant, il ne serait pas impressionnant à regarder. Et sans cette mélancolie (et cette fin, magnifique, gorgée de tendresse dans un monde en proie au désastre) qui donne envie de faire déborder le cadre, il ne pourrait pas nous toucher en plein cœur. On y rit, on y pleure, et face à ce film de morts, on n’a jamais été aussi heureux d’être vivants. Soit la définition que Hugo donnait de la mélancolie : la joie d’être triste.

Avec : Lars Nordh, Stefan Larsson, Bengt C. W. Carlsson, Torbjörn Fahlström, Sten Andersson…
Scénario : Roy Andersson
Photographie : István Borbás, Jesper Klevenås
Montage : Roy Andersson
Musique : Benny Andersson
Production : Lisa Alwert, Roy Andersson

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