CANNES, JOUR 9 – Bertrand Mandico sur le red carpet avec le film du renouvellement (Roma Elastica, à minuit), Emmanuel Marre notre Palme d’or (Notre salut, en compétition), Christophe Honoré dans l’urgence (Mariage au goût d’orange à Cannes Première), jolie découverte à l’ACID (Cœur secret de Tom Fontenille).
Du Chaos à Cannes avec Mandichaos sur le red carpet ! Comme vous le savez déjà pour être lectrice et lecteur de ce site : avec son style singulier et inimitable, Bertrand Mandico s’est imposé comme un franc-tireur bienvenu dans un cinéma trop normé, mais au bout de trois longs métrages, certains pouvaient estimer que la magie commençait un peu à se dissiper, discernant la mécanique derrière l’illusion. Il était temps pour l’auteur de se renouveler, et c’est ce qu’il fait avec Roma Elastica. S’il n’a pas abandonné ses particularités, elles sont ici au service d’une narration plus fluide sous une forme à la fois épurée et enrichie. La présence de Marion Cotillard, qui après La Tour de glace de Lucile Hadzihalilovic, semble apprécier de sortir épisodiquement de la logique industrielle, contribue aussi à la sensation de monter en gamme. Le film nous invite à voyager avec elle à Rome dans les années 80 et comme un poisson dans l’eau, Mandico s’est plongé dans cet univers avec gourmandise, invitant Ornella Muti et Franco Nero, et convoquant diverses influences du cinéma italien, la plus évidente étant celle de Fellini, avec son goût pour tourner en studio dans des décors aux artifices volontairement soulignés. Le tout sans excès, avec un résultat impressionnant compte tenu du budget modeste dont il devait disposer. Le cinéaste en profite pour multiplier les clins d’œil, toujours en rapport avec le tournage. Un quatuor chargé des effets spéciaux débat des meilleures transformations de l’époque, citant Le Loup-garou de Londres (John Landis 1981) ou The Thing (John Carpenter 1982). Mandico est très à l’aise dans ce registre, mais sans nostalgie. Il se sert aussi du point de vue des années 80 pour jeter un regard narquois sur notre époque par le biais du film dans le film qui pointe le narcissisme contemporain exacerbé par la multiplication des écrans. Lire la critique.
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Pas de scènes de guerre ou de résistants héroïques dans Notre salut, long-métrage d’Emmanuel Marre en compétition au 79ᵉ Festival de Cannes, qui fait le portrait d’un fonctionnaire du régime de Vichy installé à Limoges, petit rouage ordinaire d’une machine monstrueuse. Le cinéaste raconte en réalité l’histoire de son arrière-grand-père Henri Marre (joué par Swann Arlaud), auteur d’un livre mêlant pensée managériale et patriotisme intitulé « Notre salut », qu’il tenta de promouvoir pendant la période vichyste. Pour nourrir le récit, il s’est appuyé sur la correspondance entre son aïeul et sa femme. Il s’intéresse ainsi à un fonctionnaire ordinaire, l’un de ces milliers d’anonymes qui ont continué à travailler sous Vichy et réalise ce qui constitue ni plus ni moins que la Palme d’or pour notre journaliste sur place, Lilou Romans. Lire la critique de Gautier et retrouvez ci-dessous son avis en vidéo :
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Quelques mots sur les autres films vus à Cannes. Tout d’abord, Mariage au goût d’orange, de Christophe Honoré, présenté dans la section Cannes Première. C’est apparemment dans l’urgence que ce long-métrage, tourné en février et mars derniers puis montré au Festival de Cannes peu après l’annonce de sa sélection, s’est monté. Christophe Honoré, plus qu’habitué à fouler les tapis rouges cannois, nous plonge ici en 1978, lors du mariage de Jacques, cadet d’une fratrie de sept enfants. Alors que le père de famille est absent, banni, confessions et témoignages d’amour s’accumulent, portés par un casting majeur (Adèle Exarchopoulos, Vincent Lacoste, Paul Kircher, Alban Lenoir, Nadia Tereszkiewicz, entre autres). Le film, somme toute mineur, s’ouvre enfermé dans une voiture, isolant ses personnages et leurs dialogues du reste d’une procession maritale agitée, dessinant déjà des camps, des intimités séparées. C’est là le processus qui anime tout le récit : observer des instants de communion enivrants, proches de nous, et y déceler les détails de conversations intimes, apartés propices à l’épanchement sincère. Si le texte, souvent très écrit, d’Honoré ne coule pas toujours naturellement dans toutes les bouches, on y trouve néanmoins une science du dialogue entêtante, où le plaisir d’un casting cinq étoiles se substitue rapidement à une matière parfois trop explicative.
En replongeant dans des souvenirs que l’on suppose sans grand risque très personnels, Christophe Honoré choisit de saisir des instantanés, anecdotes ordinaires pourtant propices à des échanges avançant masqués, emplis de jugements, d’aveux et de sentiments larvés, et donc forcément d’une sincérité touchante. Le plaisir central n’est alors pas celui du mariage cérémoniel, mais du repas festif qui lui emboîte le pas : moment de communion sans doute rare au sein d’une famille dysfonctionnelle, duquel se dégage le plaisir éphémère de croiser celles et ceux que l’on connaît à peine. N’y demeure qu’un peu de gras narratif, autant dans la lourdeur du personnage incarné par Adèle Exarchopoulos, sorte d’instable absolue à laquelle il est difficile de croire, que dans une série de flash-forwards aussi épais que gratuits. C’est là sans doute la trace d’un film encore inachevé, à peaufiner dans un montage régulièrement brouillon, particulièrement lors d’un premier quart d’heure d’une nervosité déroutante, tant les informations s’accumulent dans un chaos effervescent difficile à démêler.

Il en va de même du côté de la musique : les envolées surmixées sont légion, jusqu’à parfois empiéter sur des séquences pourtant brillantes dans leur économie de mise en scène, fabriquant de petits îlots visuels comme autant de manières d’offrir à ces personnages un cocon intime. Peu formaliste ici, le cinéaste regorge pourtant de discrètes trouvailles visuelles, dans un ensemble dont les scènes de foule se montrent particulièrement touchantes par leur capacité à faire coexister des individualités attachantes au sein d’une énergie commune qui nous parvient sans peine. C’est justement là tout l’enjeu du film, qui s’ouvre sur cette citation d’Annie Ernaux : « Nous n’avons que notre histoire, et elle n’est pas à nous ». Ici, le traumatisme est celui d’un père laissant derrière lui une malédiction, celle d’une violence masculine constamment menaçante, susceptible de surgir à l’ombre de la fête, à chaque instant, instaurant un flottement permanent dans l’air. Le traumatisme est partout, comme une évidence à fuir, questionnant alors la possibilité de le conjurer par l’amour inconditionnel, malgré les maux et les imperfections. C’est sans doute en se montrant très autocentré que le long-métrage resserre à la fois sa finalité et sa portée, y trouvant pourtant un instant doux : celui d’une communion familiale au goût sucré, mais amer. Libre à chacun.e d’y trouver son équilibre.

Deux mots sur deux films respectivement vus à Un Certain Regard et à l’ACID. Tout d’abord, le premier long-métrage népalais à entrer en sélection officielle de toute l’histoire cannoise, Les Éléphants dans la brume, outre son intriguant titre, portait avec lui les espoirs d’un grand potentiel chaos, en bon récit queer sur fond de mysticisme folklorique. Également premier long-métrage pour son cinéaste Abinash Bikram Shah, le film plonge au sein d’une communauté kinnar nichée au cœur d’une forêt peuplée d’éléphants sauvages que Pirati, patriarche, rêve de fuir pour rejoindre l’homme qu’elle aime. Les rêves virent rapidement au cauchemar d’une traque nocturne pour retrouver l’une de ses filles, mystérieusement évaporée dans la nature. Lire la critique.

Et, à l’ACID, une jolie découverte, un documentaire intimiste d’un fils sur la transition de genre de son parent Lilou, déjà sexagénaire au début du film. Cœur Secret de Tom Fontenille dépasse rapidement le seul exercice du témoignage pour se faire récit de la construction d’un regard. Sous les apparences d’une caméra simpliste, le résultat donne à expérimenter, avec une finesse rare, la plongée dans les yeux d’un autre, conviant au plus proche des situations filmées. Davantage qu’un objet fini, le long-métrage apparaît se façonner progressivement. Les maladresses pleuvent, du morcellement doucement fétichisant du corps aux élans mélodramatiques les plus lourds. Rien ne cesse pour autant de toucher tant tout cela témoigne d’un observateur revenu à l’état de tout jeune enfant, dans l’appréhension progressive d’un monde qui change. Se joue alors la collision de deux intimités, voire de deux transitions : celle qu’incarne la caméra, et celle qu’elle filme, d’autant plus touchante qu’elle demeure d’une extrême sobriété, de la drôlerie triviale à l’engueulade la plus brutale. C’est là l’étonnant cœur du projet : saisir le quotidien de Lilou, banal parcours d’une femme dont le seul enjeu est de s’affranchir de ses souffrances, vers une vie aussi ordinaire que possible. Le programme est certes didactique, mais intelligemment fluide, jalonné de questionnements internes abordés avec justesse, davantage que comme une suite d’événements transformés en montagnes. Il s’agit donc bien plus d’explorer les problématiques relationnelles de cette famille, dans son cheminement, toujours à tâtons, vers l’acceptation, geste qu’incarne à lui seul le film. Lire la critique.



