Documentaire intimiste d’un fils sur la transition de genre de son parent Lilou, déjà sexagénaire au début du film, Cœur Secret dépasse rapidement le seul exercice du témoignage pour se faire récit de la construction d’un regard. Sous les apparences d’une caméra simpliste, le résultat donne à expérimenter, avec une finesse rare, la plongée dans les yeux d’un autre, conviant au plus proche des situations filmées. Davantage qu’un objet fini, le long-métrage apparaît se façonner progressivement. Les maladresses pleuvent, du morcellement doucement fétichisant du corps aux élans mélodramatiques les plus lourds. Rien ne cesse pour autant de toucher tant tout cela témoigne d’un observateur revenu à l’état de tout jeune enfant, dans l’appréhension progressive d’un monde qui change. Se joue alors la collision de deux intimités, voire de deux transitions : celle qu’incarne la caméra, et celle qu’elle filme, d’autant plus touchante qu’elle demeure d’une extrême sobriété, de la drôlerie triviale à l’engueulade la plus brutale.
C’est là l’étonnant cœur du projet : saisir le quotidien de Lilou, banal parcours d’une femme dont le seul enjeu est de s’affranchir de ses souffrances, vers une vie aussi ordinaire que possible. Le programme est certes didactique, mais intelligemment fluide, jalonné de questionnements internes abordés avec justesse, davantage que comme une suite d’événements transformés en montagnes. Il s’agit donc bien plus d’explorer les problématiques relationnelles de cette famille, dans son cheminement, toujours à tâtons, vers l’acceptation, geste qu’incarne à lui seul le film. Les cœurs secrets, toujours à prendre au pluriel, retrouvent la surface, exhumant des vérités et des sentiments longtemps tus. Il ne s’agit, dans la transition comme ailleurs, que de cesser de larver sa souffrance autant que son existence. Effleurant plus directement la question aux abords de quelques séquences, Cœur Secret n’atteint sans doute jamais autant sa véritable portée politique que dans la pureté de son geste. Le visage empli de bonheur d’une sexagénaire qui s’affirme dans son genre, par ailleurs une représentation très rare, résume combien les choix politiques sont affaire d’intime et d’humanité. Dans l’urne comme autour de la table d’un repas familial, le message est clair : le fascisme, c’est la mort de ces personnes autant que de leur bonheur.
Les imperfections sont légion chez chacun·e, de la misogynie intériorisée de Lilou à la violence égoïste de sa fille, admettant la maladresse comme possibilité de se construire. Reste qu’il y a, dans toutes ces maladresses parfois touchantes, les bribes d’angles morts bien plus gênants, des motifs déjà pénibles en fiction, venant forcément émailler le documentaire d’un certain goût amer. On pensera, outre le mégenrage constant, à la redondance de la notion de deuil. Puissant dans son refus du général au profit de l’intime, c’est sans doute là que Cœur Secret trouve sa vraie limite, le double-tranchant de ses maladresses émouvant autant qu’il peut extirper Lilou de sa qualité de sujet.
| 1h 28min | Documentaire De Tom Fontenille | Par Tom Fontenille |


