Avec son style singulier et inimitable, Bertrand Mandico s’est imposé comme un franc-tireur bienvenu dans un cinéma trop normé, mais au bout de trois longs métrages, la magie commençait à se dissiper, alors que le spectateur discernait la mécanique derrière l’illusion. Il était temps pour l’auteur de se renouveler, et c’est ce qu’il fait avec Roma Elastica. S’il n’a pas abandonné ses particularités, elles sont ici au service d’une narration plus fluide sous une forme à la fois épurée et enrichie.
La présence de Marion Cotillard, qui après La Tour de glace de Lucile Hadzihalilovic semble apprécier de sortir épisodiquement de la logique industrielle, contribue aussi à la sensation de monter en gamme. Le film nous invite à voyager avec elle à Rome dans les années 80. Elle interprète Eddie, une actrice qui vient d’apprendre qu’elle est atteinte d’un cancer. Hésitant entre profiter du temps qui lui reste ou continuer à exercer son métier, elle accepte d’aller tourner en Italie comme si c’était pour la dernière fois. Le projet en question est un film d’anticipation situé en 2026 et réalisé par deux sœurs, l’une scénariste visionnaire, l’autre réalisatrice autoritaire. Ce duo complémentaire n’est qu’une des multiples déclinaisons d’un thème omniprésent, celui du double. Le présent y est confronté à l’avenir, Eddie à Valentina (Noémie Merlant), sa compagne et maquilleuse, qui lui sert aussi de confidente et traductrice. Surtout, Eddie est confrontée à elle-même, et à celle qu’elle était 20 ans plus tôt. Se sentant trahie parce que la jeunesse l’a quittée, elle a des visions d’elle-même à deux visages, tel Janus qui voit simultanément le passé et l’avenir. Il y a aussi une forme de double langage dans les dialogues, plus prosaïques qu’auparavant, mais toujours ludiques, comme lorsque Valentina ment en traduisant les diverses remarques de l’équipe italienne, autant pour préserver Eddie que pour la manipuler.
Comme un poisson dans l’eau, Mandico s’est plongé dans cet univers avec gourmandise, invitant Ornella Muti et Franco Nero, et convoquant diverses influences du cinéma italien, la plus évidente étant celle de Fellini, avec son goût pour tourner en studio dans des décors aux artifices volontairement soulignés. Le tout sans excès, avec un résultat impressionnant compte tenu du budget modeste dont il devait disposer. Le cinéaste en profite pour multiplier les clins d’œil, toujours en rapport avec le tournage. Un quatuor chargé des effets spéciaux débat des meilleures transformations de l’époque, citant Le Loup-garou de Londres (John Landis 1981) ou The Thing (John Carpenter 1982).
Mandico est très à l’aise dans ce registre, mais sans nostalgie. Il se sert aussi du point de vue des années 80 pour jeter un regard narquois sur notre époque par le biais du film dans le film qui pointe le narcissisme contemporain exacerbé par la multiplication des écrans. Cette juxtaposition suffit à remettre les choses en perspective, et pour son personnage, confronté à une mort prochaine, l’espace et le temps sont abolis, et seul compte l’ici et maintenant. À un moment, au point où elle en est, tout ce qui lui importe, c’est « fumer, se droguer, et baiser ». Son parcours est une illustration baroque et amusée des caprices du destin, des contrariétés qui en découlent et des réflexions qu’il suscite.
| 23 décembre 2026 en salle | 1h 47min | Drame De Bertrand Mandico | Par Bertrand Mandico Avec Marion Cotillard, Noémie Merlant, Martina La Manna |



