De Que le spectacle commence de Bob Fosse à Pas de printemps pour Marnie de Alfred Hitchcock, de Rapture de John Guillermin à La Bête lumineuse de Pierre Perrault : la cinéphilie chaos de Marine Atlan, réalisatrice de La Gradiva à la Semaine de la Critique, dans la ChaosTV.
Ton premier geste chaos ?
C’est Who’s That Knocking at My Door (Martin Scorsese, 1967). Le premier film de Scorsese, son film de fin d’études, qu’il a repris ensuite parce qu’on lui avait demandé d’ajouter une scène de sexe. Il a refilmé, sur une musique des The Doors, une scène magnifique de sexualité. C’est un film mal foutu et en même temps bouleversant sur ce gars qui n’arrive pas à accepter que sa copine ait été violée.

Ta Palme d’or chaos ?
Que le spectacle commence (1979, Bob Fosse), que j’ai vu à 18 ans, je crois. J’ai été complètement choquée par le film, par son ampleur, son lyrisme, cette allégorie de la mort qui pourrait paraître ridicule, et pourtant ça marche. Les chorégraphies sont hypersensuelles. Je me souviens notamment du médecin qui ausculte le personnage principal parce qu’il est malade. Le médecin lui-même fume clope sur clope, constamment. On a l’impression qu’il est lui aussi au bord de la mort. Il y a beaucoup d’humour et en même temps énormément de lyrisme. Ça amène quelque chose sur l’acceptation de la mort que j’ai rarement vu ailleurs. Et tout ça avec une effusion de style, une ampleur incroyable. Et puis j’adore les comédies musicales.

Ta série chaos préférée ?
Je ne regarde pas énormément de séries. Mais ma série de cœur, c’est La Maison des Bois (1971, Maurice Pialat). C’est son deuxième film qui suit des enfants hébergés pendant la Première Guerre mondiale. C’est une série vraiment contre-narrative : on regarde des moments qui, d’habitude, ne seraient pas racontés. J’ai l’impression que ça filme tout ce qu’il y a en dehors d’un scénario. C’est d’une vitalité incroyable, drôle, extrêmement tendre. Il y a un amour pour l’enfance, pour la transmission, pour la pédagogie. Et en même temps, c’est toujours surprenant dans la forme, alors que c’est fait très simplement. Je pense notamment à une apparition : à un moment donné, il y a une sorte de fantôme qui revient, et c’est bouleversant. Ce n’est pas du tout quelque chose de « pialaesque » dans l’imaginaire, et pourtant ça marche. C’est fulgurant. J’ai découvert cette série il y a quinze ans, et quand j’y repense, j’ai l’impression d’un petit déjeuner au soleil. Il y a quelque chose de très doux.

Ton Hitchcock chaos préféré ?
Pas de printemps pour Marnie (Alfred Hitchcock, 1964). Il y a des plans de mise en scène qui ne me quittent pas. Elle qui part sur le quai de la gare avec son sac, comme une voleuse. Ce personnage hyper farouche me fascine. C’est aussi un film qui parle du traumatisme, du souvenir. Il y a un rapport à l’inconscient extrêmement fort. Et puis il y a des choses formelles qui pourraient paraître kitsch. Je me souviens notamment de ces plans rouges : elle a une obsession, une peur panique du rouge parce que c’est une couleur traumatique pour elle. Ça pourrait sembler ridicule, mais je trouve que ça fonctionne totalement.

Ton film chaos récent ?
Énorme (Sophie Letourneur, 2019). Déjà, il y a ce côté très documentaire dans les scènes à l’hôpital : des situations hyper gênantes, pleines de maladresse, très inconfortables. Et puis ce ventre qui n’en finit pas de grossir, cette idée grotesque mais qui marche complètement. Mettre Marina Foïs dans cette situation-là, avec Jonathan Cohen qui est extrêmement drôle. Moi, ça me maintient constamment dans un état de spectatrice active : à la fois je me demande ce que je suis en train de regarder, comment ça a été fabriqué, et en même temps ça raconte quelque chose de très fort sur la condition féminine, le fait d’être enceinte, d’être objectivée. Tout ça avec énormément d’intelligence.

Ton film chaos méconnu ?
Rapture (John Guillermin, 1965). J’ai galéré à retrouver le nom, mais je l’ai découvert par Chaos, vous aviez fait un papier dessus. C’est un film très étrange, tourné en scope, ça se passe en Bretagne, en noir et blanc, avec un rapport au paysage très fort. Je me souviens notamment d’un top shot où elle est au bord des falaises et hurle. Il y a quelque chose de très ravageur dans ce film. Et cette idée de montrer à la fois la monstruosité et la puissance de cette petite fille. Je me souviens aussi de ralentis sur l’eau, de quelque chose d’assez grandiose.

Un documentaire chaos ?
La Bête lumineuse (Pierre Perrault, 1982), que j’ai découvert quand j’étais étudiante. C’est un film sur la chasse à l’orignal, au Québec, avec une bande de chasseurs. Il y a un gars qui est le cousin de l’un d’entre eux, un poète, qui vient assister à ça. Et il est complètement fragilisé par ce qu’il voit. Déjà par l’alcool : les autres passent leur temps à boire, lui ne tient pas du tout, il vomit, il n’en peut plus. Je crois qu’il y a aussi le fait qu’il soit homosexuel, et qu’il tombe un peu amoureux d’un des chasseurs. Il y a des scènes hyper marquantes : tous ces chasseurs qui boivent énormément puis partent dehors pour chasser l’orignal ; certains se cachent pour imiter le bruit de l’animal, et un autre, complètement ivre, pense réellement entendre un orignal. Il y a quelque chose d’extrêmement surprenant dans la durée du film. On est plongé dans cette communauté, et le film montre à quel point il y a de la violence dans la chasse, dans cette communauté d’hommes qui vivent ensemble. Et ce poète homosexuel vient déstabiliser le collectif, révéler aussi la violence de ce qui est en train de se jouer. Tout ça avec beaucoup d’humour, un temps incroyable, des scènes qui prennent leur temps. On en ressort transformé. Je l’ai vu il y a quinze ans et je me souviens encore précisément de mon état à la sortie de la salle. Je n’avais jamais vu ça.
On dirait un film qui dialogue avec Voyage au bout de l’enfer.
Complètement. J’ai vu Voyage au bout de l’enfer (Michael Cimino, 1978) à peu près à la même période, en copie 35 mm à la Fémis. Je crois que je suis restée incapable de parler pendant quinze minutes à la sortie. Et je pense que j’aimais dans les deux films les mêmes choses : la communauté, la fresque, le temps, la manière dont les choses s’abîment, quelque chose de systémique, de politique, et ce rapport très fort au territoire américain.
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