Cinéaste roumain habitué à observer des communautés a priori bien sous tout rapport se fragmenter, Cristian Mungiu quitte ici ses contrées pour se poser dans les paysages des fjords norvégiens, épaulé par son premier casting anglophone, au centre duquel Renate Reinsve et Sebastian Stan. Les deux incarnent ainsi les parents de la famille roumano-norvégienne des Gheorghiu, élevant leurs cinq enfants dans la voie du seigneur. Tout bascule alors lorsque des ecchymoses sont aperçues sur le corps d’Elia, l’aînée, entraînant retrait des enfants et procès judiciaire comme moral.
Installant son récit au centre des immenses fjords nordiques écrasant de leur blancheur immaculée, Cristian Mungiu ne dévie pourtant pas franchement des cadres qu’on lui connaît. On pénètre ici dans une communauté en apparence absolument calme, accueillante, portée par une caméra épaule toujours propice aux longs plans-séquence, quoique moins démonstratifs que dans certains de ses précédents travaux tant la mise en scène y est rythmée au cordeau, chez adultes comme enfants. Il s’agit d’immiscer ici, outre le réalisme, des compositions faisant perpétuellement communiquer les niveaux de plans, autant que le privé et le public, le vrai caché et la façade. C’est là tout l’enjeu d’un récit qui s’attarde sur ses personnages comme on s’attarderait sur des voisins, ceux que l’on ne voit qu’à distance, en des instants précis mais éparpillés, dont on ne sait vraiment, malgré la proximité des maisons, ce qui se passe derrière les murs de la leur.
Fjord avance alors à pas feutrés, laissant planer le doute sur la teneur des événements au centre des accusations qui animent la narration, plongeant de fait dans le trouble le plus total, celui de ne jamais pouvoir statuer notre position spectatorielle. Suivons-nous des monstres, ou d’honnêtes samaritains jugés à tort ? Une chose est sûre, leur écriture est aussi remarquable de profondeur que leurs interprétations sont fines, capables d’accentuer leur caractère palpable, Renate Reinsve, en maman douce et vulnérable, finissant par voler la vedette à un Sebastian Stan pourtant sidérant de maîtrise dans son rôle de patriarche carré mais nerveux. On avance ainsi, nous aussi, à pas mesurés, jamais assurés, face à des personnages qui captivent d’un attachement presque toxique, paradoxal.
La séquence introduisant les accusations du service enfance de l’école à Lisbet, la mère, en est le parangon. Le metteur en scène nous enferme, le temps d’un long plan unique, dans un petit salon bleuté et lumineux, entre les fauteuils des différents personnages. Dehors flotte le drapeau norvégien, puissance symbolique qui pèse sur le personnage de Renate Reinsve du même poids que les accusations violentes qui lui sont adressées par ses deux interlocutrices. Si une boule se forme alors dans la gorge, on ne sait jamais véritablement si elle le fait pour le personnage, par empathie, ou contre, par peur et rejet. Le dispositif esthétique habituel du cinéaste prend alors son sens ici plus que jamais : il réintroduit l’ambiguïté du réel, le trouble, et laisse les déductions de chaque spectateurice devenir le lieu même de ce dernier.
Rarement avait-on pu ressentir un tel trouble interne dans l’expérience d’un visionnage, Fjord nous plaçant ici dans une position précaire, inconfortable, celle de parfois dénier ses valeurs morales pour s’adapter, sur l’instant. Juge-t-on ces gens parce qu’ils sont de fervents chrétiens traditionalistes parfois archaïques dans leurs méthodes d’éducation, ou parce qu’ils sont vraiment violents ? Cristian Mungiu, sous couvert d’un portrait de personnages constamment gris, s’intéresse bien davantage à nous qui les regardons, à notre rapport à la religion comme à toute forme de préjugés et d’essentialismes, propices à projeter toutes sortes de choses sur les autres, quitte à les enfermer injustement. La « bien-pensance » laïque contemporaine, lancée dans une quête de défense de tous et toutes, y prend aussi pour son grade, et c’est sans doute là que le compas moral, déjà malmené, achève son plus douloureux grand écart. Le cas judiciaire isolé devient affaire de débats qui nous dépassent. Individus et groupes se confondent en même temps que théorie et pratique, signe que nos valeurs et raisonnements, pourtant perçus comme solides, sont, une fois face au réel, d’une fragilité totale. C’est ce qui plonge l’objet vers le malaimable et le clivant, comme l’atteste notre tableau des étoiles à Cannes : l’ambiguïté du réel est partout. Il ne tient plus qu’à nos morales de décider ce qu’elles veulent affronter ou non.
| 19 août 2026 en salle | 2h 26min | Drame De Cristian Mungiu | Par Cristian Mungiu Avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Alin Panc |



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