Étienne est routier. Il roule. Il livre. Il dort dans sa cabine. Quand il a besoin d’autre chose qu’un café, il drague d’autres routiers sur les aires d’autoroute, baise vite, repart. Ce n’est pas une intrigue, c’est une économie. Pierre Le Gall, pour son premier long-métrage, prend et filme la France des nationales et des relais comme un Bresson sous amphétamines aurait pu le faire, avec la même obstination à regarder les corps faire ce qu’ils ont à faire jusqu’à ce que quelque chose craque.
Ce qui craque, dans Du Fioul dans les Artères présenté à la Semaine de la Critique, c’est l’intervention des flics qui interrompent à deux reprises un coup tiré dans le noir entre Étienne (Alexis Manenti, au sommet) et un Polonais croisé sur l’aire d’autoroute, Bartosz (Julian Świeżewski, tout aussi brillant). Les deux fuient dans la cabine du second. Là, ils sont contraints à autre chose : se regarder, se nommer, exister au-delà du frottement utilitaire. C’est sur cette contrainte qu’ils tombent amoureux. Le capitalisme leur avait imposé la chair sans visage ; un excès de zèle policier leur impose accidentellement l’humanité. On a vu des révolutions affectives commencer dans des conditions moins absurdes.
Le Gall évite avec une élégance qu’on n’attendait plus du cinéma français deux pièges majeurs : l’homophobie comme moteur dramatique facile, et la pornographie de la précarité comme passage obligé. Ses personnages secondaires, entourage des routiers, collègues d’entrepôt, patron de relais, accueillent l’attirance entre les deux hommes avec un naturel qui n’est ni militant ni démonstratif, mais, réel. L’ennemi du film n’est pas la société hétéro, c’est l’algorithme de livraison. Étienne et Bartosz ne sont pas séparés par les préjugés, ils sont séparés par les délais. Quand vous êtes traqué par GPS toutes les vingt-cinq minutes, l’amour devient un acte de désobéissance logistique. Et c’est bien ça que filme Le Gall : pas une histoire d’amour gay, mais une histoire d’amour ouvrière, où le détour pour aller voir l’autre coûte sa journée, son salaire, sa place.
Le film prend délibérément les chemins du mélodrame plutôt que ceux du naturalisme social pesant : rendez-vous manqué sur une aire d’autoroute, regards échangés à travers les pare-brise, lettres manuscrites dans une cabine éclairée à la veilleuse. C’est tendre, c’est précis, c’est un peu obsolète dans le meilleur sens du terme. À l’arrivée, Le Gall signe ce qu’on espérait sans plus y croire : un premier film français qui ne donne pas de leçons, qui filme des prolétaires sans condescendance, et qui croit encore que l’amour est une force politique. Ça fait du bien.
| 2 décembre 2026 en salle | 1h 30min | Drame De Pierre Le Gall | Par Pierre Le Gall, Camille Perton Avec Alexis Manenti, Julian Swiezewski, Armindo Alves |



