Ce n’est évidemment pas un secret pour personne : L’Exorciste, premier du nom, provoqua en son temps un nombre conséquent d’ersatz, et plus particulièrement en Italie ; comment le pays du pape pouvait-il passer à côté de la rencontre entre le cours de catéchisme et le cinéma d’exploitation le plus vil ?! C’est bizarrement en Espagne, l’autre grand pays catholique sur la carte, que sera produit le rip-off le plus réussi : il n’est pas question ici de La Endemoniada, qui croise possession et sorcellerie avec sa gamine grimaçante sautant sur des prêtres à la pleine lune, mais de The Devil’s Exorcist. Un film de possession des plus étonnants puisque vous n’y verrez aucun « devil » ni aucun « exorcist » : son titre original, El juego del diablo (= Le Jeu du diable), ayant le mérite d’être plus fidèle à son contenu…
Ado issue d’un milieu aisé, Sheila fait, à première vue, ce qu’on pourrait considérer comme une crise d’adolescence somme toute classique. Qui n’est jamais allé zieuter son petit magazine porno en pleine messe ou traîner au bar, me direz-vous ? On s’inquiète davantage lorsque la jeune fille se voit frappée de migraines violentes et d’hallucinations de plus en plus fréquentes. La visite d’un musée de cire, au détour d’une scène terrifiante où un mannequin semble la suivre du regard, amplifie ses crises. Contrairement à ce que le titre anglais laisse croire, ce n’est pas un homme de Dieu qui vient la secourir : ses parents, bourgeois a priori guindés, font appel fissa au médecin de famille, une doctoresse pleine d’amour et de compréhension envers ses patients, au point d’agacer son compagnon moustachu. L’image d’une femme moderne et apaisée, loin des padres névrosés que ce type de production a l’habitude de nous imposer. Inma de Santis, la lolita possédée qui nous fusille de ses yeux rubis, et qui avait enchaîné à la même époque les hallucinants Killer of the Dolls, Bloodbath et Forbidden Game of Love, passe de l’ange à la dingo avec une facilité déconcertante, s’ébattant au milieu des bougies noires dans l’obscurité du soir.
Après la bile, après les spasmes, après les cris, Sheila devient de plus en plus imprévisible, perverse. Et sadique. El juego del diablo abandonne vite sa filiation avec le film de Friedkin, laissant tomber les têtes pivotantes et les contorsions de l’enfer. À vrai dire, qui ou quoi possède la petite garce ? On ne le saura jamais. Le malin est là, partout, mais n’est jamais évoqué : si on pense à lui, c’est dans la manière dont Sheila se retourne contre les symboles chrétiens et les institutions. Jusqu’à aller, évidemment, à l’impensable : le meurtre. Et de préférence celui des intouchables : chien, enfant et, comble de la transgression, sa propre mère. Sans effusion de sang ni grand-guignol, El juego del diablo diffuse un malaise tenace, avec un amour du bizarre passant aussi bien par ses visions inconfortables (statuettes de piranhas, mains de cire, synthés chelous…) que par ses choix brillants de décors, tiraillés entre carte postale et folie pure, avec quelques séquences tournées dans les églises les plus zinzins de Madrid. Balancé l’année même où le général Franco cassa sa pipe, El juego del diablo traite la possession comme une révolte d’une génération contre une autre. Tournons la page, tournons la croix.
Film de Jorge Darnell · 1 h 30 min · 1975 (Espagne)Genres : Drame, Épouvante-Horreur Espagne |
Film de Jorge Darnell · 1 h 30 min · 1975 (Espagne)

![[SENSATIONS] Alberto Ferro/Lasse Braun, 1975](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2026/04/SENSATIONS-1.png)
