« Bitter Lake » de Adam Curtis : l’art de se noyer dans ses propres obsessions

Adam Curtis filme ici l’Afghanistan comme on ausculte un cadavre, cherchant dans ses entrailles la logique morbide qui nous y a conduits. Bitter Lake fonctionne à la fois comme autopsie d’une guerre incompréhensible et comme contre-poison aux récits officiels, ces histoires creuses que les puissants nous servent pour masquer le chaos qu’ils ont orchestré. Pendant 135 minutes hallucinées, le documentariste britannique tisse une tapisserie où s’entremêlent colonialisme du Grand Jeu, combines pétrolières, Cold War games et fondamentalisme exporté, révélant que le bourbier afghan n’est pas un accident mais l’aboutissement logiquement dérangé de décennies de conneries impérialistes.

L’incident de Sangin cristallise toute l’horreur : des Marines débarquent en 2006 pour pacifier une ville en révolte, persuadés de pouvoir séparer proprement gentils et méchants. Pendant que les anciens tentent d’expliquer que le vrai problème, c’est la corruption du gouvernement fantoche installé par l’Occident, les soldats s’affairent à brancher un lecteur DVD pour projeter Blue Planet aux locaux. L’explication tombe dans le vide. Puis vient le bombardement du centre-ville, les Marines hurlant de joie tandis que le village est pulvérisé, poussant les habitants dans les bras des talibans dormants qui renaissent de leurs cendres. Les libérateurs deviennent accélérateurs du chaos, ressuscitant par leur stupidité même l’ennemi qu’ils prétendaient combattre.

Curtis déploie son talent phénoménal pour exhumer des archives que personne d’autre ne penserait à chercher : Britanniques présentant leurs lévriers afghans au roi d’Afghanistan, incarnation parfaite de l’aveuglement occidental ; ces images industrielles américaines des années quarante montrant l’électrification de Kabul qui, en élevant la nappe phréatique via des barrages hydroélectriques, salinisa les sols au point que seul l’opium put y pousser. La révélation de ces causes inattendues procure cette joie perverse de voir le monde devenir plus clair sans pour autant devenir plus sûr, de comprendre enfin la logique démente qui sous-tend l’aléatoire apparent.

Mais Bitter Lake triomphe surtout par ses longues séquences d’archives brutes non commentées, ce minerai orphelin récupéré au fond des placards de la BBC Kaboul : villageois afghans subissant des scans rétiniens dans une rencontre grotesque du pastoral et du sci-fi, Marines se vantant d’avoir tiré contre les règles d’engagement, gamins pointant des pistolets-doigts vers la caméra, coups de feu inexpliqués laissant des corps dans la rue. Ces images hantées par le passé, mal entretenues, floues, amatrices, fonctionnent comme transmission pirate prenant brièvement le contrôle des ondes officielles, signal insurgé révélant ce qu’Hollywood n’ose jamais montrer : que l’armée américaine n’avait aucune idée de ce qu’elle foutait là-bas, que les Afghans ne voulaient pas de cette « libération », que le chaos n’était pas un bug mais une feature du système.

Le montage nerveux alterne électronique narcotique et pop ironique, collages avant-gardistes et pointillisme cinématographique, créant cette transe visuelle caractéristique où les connexions historiques émergent par accumulation hypnotique plutôt que par démonstration linéaire. Curtis pense en hyperliens, convoquant la Tennessee Valley Authority, la science-fiction soviétique, Wall Street années quatre-vingt et les théories vestimentaires de Thatcher dans un tourbillon digressif qui veut expliquer tout le monde moderne. Film brutal, enrageant, nécessaire, antidote indispensable au brouillard de confusion où baignent vingt ans de guerre absurde dont personne n’a encore compris le sens parce que personne n’ose vraiment regarder.

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