Faut-il être artiste ou journaliste pour filmer l’apocalypse ? Curtis prétend être journaliste politique mais se trahit à chaque plan : Can’t Get You Out of My Head, huit heures déployées en six épisodes, fonctionne comme gesamtkunstwerk totalisante où montage quasi-virtuose, musique obsédante et narration paternaliste tissent une « histoire émotionnelle du monde moderne » qui refuse obstinément la paraphrase. Parce que l’art véritable résiste à la réduction, et Curtis est avant tout artiste même s’il s’acharne à le nier, produisant du modernisme populaire didactique où style et substance deviennent indissociables, où la leçon politique ne peut être séparée de la texture sensorielle sans tuer l’œuvre elle-même.
Les critiques hurlent à l’incohérence, confondant la représentation du chaos avec le chaos lui-même, traitant ces huit heures comme simple éditorial illustré alors que Curtis effectue ici une opération autrement plus complexe : la cartographie cognitive jamesonienne de notre paralysie collective, ce sentiment diffus qu’aucune modification n’est plus possible dans une géologie sociale verrouillée. Sociétés polarisées, corruption galopante, méfiance généralisée envers les élites mais paralysie totale face à l’impossibilité d’imaginer une sortie : voilà l’argument. Sauf que Curtis ne se contente pas de le décrire, il nous le fait ressentir viscéralement via ce déluge d’archives orphelines, ce catalogue halluciné d’images qui refuse de s’additionner en sens stable. Cerveaux de communistes doués dans des bocaux moscovites, avion traversant la pleine lune, parapluies géants s’ouvrant dans une cour saoudienne, émeutes et centres commerciaux déserts, le tout ponctué par Carpenter, Burial, Morricone et cette séquence typiquement curtisienne de Lady in Red sur des djihadistes à Peshawar.
La méthode suit des individus convaincus que leurs histoires personnelles changeraient le monde : Limonov, Madame Mao, Michael X, Afeni Shakur, Baader-Meinhof, tous animés par le pouvoir des grands récits à l’ère de l’individualisme triomphant. Curtis croit en ce pouvoir puisqu’il continue d’en faire des films, mais son ambivalence structurante vient de cette constatation répétée que chaque tentative a échoué ironiquement, créant cette tension créatrice qui alimente son œuvre entière. Son trope rhétorique obsessionnel cesse d’être maniérisme pour devenir principe esthétique fondamental, rappel permanent que nos histoires se sont toutes terminées et que nous occupons maintenant cette interzone dangereuse entre fantasme et fait où le monde redevient enfin malléable. Curtis fut accusé d’être « l’équivalent télévisuel d’une biture Wikipédia nocturne avec prétentions à la cohérence narrative », mais je crois que ses détracteurs ratent l’essentiel pour ce film : dans l’art véritable style et substance sont identiques, et accuser Curtis de privilégier la forme sur le fond revient à ne rien comprendre à ce qu’il a fabriqué sur ce projet. Ses huit heures alternent luxuriance onirique et austérité brutale, humour et horreur, conviction et superficialité, créant cette expérience sensorielle écrasante que seul l’art didactique réussi peut produire quand leçon et texture fusionnent totalement.
Can’t Get You Out of My Head représente le terminus d’une décennie passée à documenter notre futur raccourci, développant dans sa forme la plus aboutie l’argument déjà présent dans Hypernormalisation. Les dernières minutes offrent une synthèse vertigineuse de tous les fils narratifs avant de nous plaquer contre l’impasse du maintenant, postulant des avenirs diversement terrifiants dans l’après-Covid. Expérience inévitablement politique et inévitablement esthétique, émouvante, excitante, belle, prouvant que Curtis demeure le meilleur artiste didactique actuellement au travail, celui qui nous montre le monde dans sa totalité illusoire tout en nous rappelant qu’on pourrait le refaire différemment. Reste à savoir si on en a encore la force.



