« TraumaZone » de Adam Curtis : sept heures dans le tombeau russe

Adam Curtis abandonne enfin ses tics insupportables (voix off paternaliste, montage frénétique, connexions fumeuses entre Kissinger et les OVNIs) pour livrer sept heures d’archives brutes sur l’effondrement soviétique, et le résultat sidère précisément parce qu’il renonce à tout ce qui rendait ses films précédents aussi brillants qu’exaspérants. Fini le sermonnage pseudo-intellectuel, les digressions ésotériques, les assertions audacieuses qui s’effondrent dès qu’on y réfléchit deux secondes. TraumaZone fonctionne comme pur travail d’archiviste assemblant images inutilisées de la BBC Moscou, vidéos amateur, extraits documentaires pour montrer sans éditorialiser ce à quoi ressemblait vraiment la chute de l’URSS puis l’avortement sanglant de la démocratie russe sous Eltsine avant l’avènement de Poutine.

On imagine Curtis en studio se retenant désespérément d’ajouter ses petits sermons habituels, résistant à l’ivresse du commentaire omniscient pour laisser parler les images dans leur horreur nue. Scientifiques rampant à Tchernobyl dans des combinaisons plastiques faites maison scotchées ensemble, femmes droguant et dépouillant des hommes avant de les abandonner inconscients dans des bus en justifiant que d’autres font pire, Russes déterrant des cadavres nazis dans l’espoir d’y trouver quelque chose à vendre. Le capitalisme sauvage imposé par Gaïdar (ancien premier ministre russe) vide les étagères, déclenche l’hyperinflation, livre des industries entières aux oligarques pour des clopinettes : une chocolaterie valant quatre-vingts millions vendue cinq-cent mille, Gazprom bradé au millième de sa valeur pendant qu’Eltsine sombre dans l’alcool murmurant « ils volent la Russie » en fixant les murs.

L’ironie cruelle traverse tout le métrage : Curtis passe sa carrière à déplorer l’abandon des grandes visions politiques, à regretter l’époque où les dirigeants avaient des projets ambitieux plutôt que de se contenter de gérer mollement, mais ses propres films démontrent systématiquement que ces grands récits transformateurs finissent invariablement en catastrophe. Il admire l’esprit révolutionnaire tout en montrant que partout où les grandes idées prennent le pouvoir. Chine communiste, États islamiques, URSS, le résultat horrifie. TraumaZone pousse cette contradiction jusqu’à son terminus logique : la Russie dégradée par soixante-dix ans de tyrannie communiste puis achevée par un capitalisme mafieux aussi brutal qu’incompétent, peuple scarifié par la misère découvrant que la liberté ressemble à une trahison supplémentaire.

Les archives révèlent malgré la censure l’ampleur hallucinante du désastre : de Kiev au Pacifique, d’Arménie en Sibérie, de Géorgie au Kazakhstan, cet empire démentiel gouverné par un parti unique s’effondre en violence et nihilisme généralisés. Tout est délabré, rien ne fonctionne, personne ne sait ce qu’il fait, les élites pillent pendant que le peuple survit dans la déchéance. Sept heures durant lesquelles Curtis résiste miraculeusement à la tentation d’expliciter son propos, laissant le spectateur naviguer seul dans ce chaos documenté, cherchant peut-être une métaphore dans cette gamine sauvage extorquant du fric aux automobilistes coincés, personnage qui réapparaît sept heures plus tard un peu vieillie mais toujours à l’arnaque.

Malgré le fait que le Curtis ait gâché la sortie de son film par un article grotesque dans le Guardian, comparant Iegor Gaïdar à Liz Truss, prouve qu’on ne se refait jamais totalement, mais heureusement cette bêtise marketing n’apparaît pas dans le film. Reste ce monument funéraire à un pays maudit accoutumé à la souffrance sous toutes les tyrannies possibles, brièvement accueilli dans la famille des nations avant de redevenir paria, nation fière et paranoïaque, qui nous fera encore, sans doute, péter le monde plus qu’il ne l’est encore. TraumaZone n’explique pas comment on en arrive là mais offre l’aperçu le plus brut jamais monté d’une étape cruciale vers l’apocalypse, Curtis atteignant enfin la maturité sous le crier trop fort.

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