Récompensé en ce début d’année par deux Golden Globes (remporté pour les catégories « Meilleur film dramatique » et « Meilleur actrice dans un drame » pour Jessie Buckley), adaptation historique chapeautée par une production incluant Spielberg et Sam Mendes (à mi-chemin entre la machine hollywoodienne et l’intention auteurisante), et signant le retour de sa réalisatrice à un projet plus personnel (cinq ans après son détour chez Marvel), Hamnet suscitait a minima la curiosité.
À l’origine du projet ici, la transcription du roman éponyme de Maggie O’Farrell, réécriture émotionnelle d’un épisode de la vie de William Shakespeare. Un postulat qui n’est pas sans danger, tant l’exercice de revisite, on le sait, peut surjouer de ses libertés. Pour autant, le charme opère dès les premières séquences. En effet, l’entrée du film, naturaliste et contemplative (propre à la cinéaste), séduit. Bosquets, errance, sous-bois, fermette, présages formeront la vie commune, puis conjointe, d’Agnes (Jessie Buckley) et d’un certain Will (Paul Mescal). Les fans de cottagecore trouveront ici chaussure à leur pied.
Derrière ce bucolique d’Épinal, cependant, les caractères se dessinent et nous sommes intrigués par cette farouche hypersensible et ce jeune poète torturé. Des outsiders se défiant de la communauté (non sans évoquer les héros qu’affectionne Chloé Zhao), racontant par contraste les coutumes et mœurs de leur temps, soit l’Angleterre rurale du XVIᵉ siècle. Le cadre est posé, et à mesure que le temps passe — déroulant les vicissitudes du jeune foyer (entretiens galants, naissances, départs, marmots) — nous comprenons qu’ici sera racontée la petite histoire, celle en creux, qui accompagnera et inspirera le futur dramaturge. Les coulisses (si l’on emprunte au lexique théâtral) qu’alors personne n’avait racontées. Nous connaissons bien sûr le destin de l’homme — davantage prétexte au récit qu’élément central ici — mais le défi proposé est de plonger en cet instant où la célébrité n’est pas encore advenue, où rien n’est acquis.
Un poil frustrant sur le papier, estime-t-on. Pourtant, si le film assume un rythme lent, développant enjeux et dilemmes à taille humaine, il le fait avec une douceur non dépourvue d’intensité. Une approche lancinante, où l’intime se fait viscéral. Les mouvements d’objectifs alternent entre travellings doux et promiscuité en caméra portée, captant les affects bruts. Car les roucoulements du début n’empêcheront pas les hurlements, les cris, la bave, l’émoi (on salue ici la performance de Jessie Buckley). L’amour et la maternité s’y révèlent indissociables d’une forme de catharsis. Rien d’intellectuel donc : tout est émotionnel, instinctif, ressenti. Une approche franche et intimiste qu’appuie la photographie de Łukasz Żal, où les plans larges rococo de nature alternent avec des séquences nocturnes en clair-obscur, condensant à elles seules toute la gravité du film.
Dès la seconde moitié du récit (sans trop en dire), s’installe un deuil, pivot émotionnel du métrage, embrumé d’une interzone fantomatique. Une déchirure qui met à nu, et à mal, l’évolution respective du couple : choc et incompréhensions mêlés entre l’artiste déconnecté, rencontrant le succès en hors-champ, et sa compagne esseulée, confrontée à une réalité pragmatique souvent rude. S’ensuit un conflit affectif d’intérêt. Des enjeux qui ne sont d’ailleurs pas sans rappeler Valeur sentimentale de Joachim Trier. Une comparaison aux limites évidentes, certes, mais aussi riche en points communs. Puisque, comme dans le film norvégien, alors que le dernier acte avance, l’art et sa dimension subreptice — précisément la découverte par Agnes de l’une des plus célèbres pièces du dramaturge — s’imposent doucement. Une représentation, en costumes d’époque, intense et sensible, véritable catalyseur, dans laquelle les jeux d’échos avec la réalité se dévoilent, et les nœuds dramatiques (au sens littéral comme figuré) se délient.
Un souffle assumé, et affecté… Oui, car disons-le sans détour : larmes lourdes et fraternité douloureuse mêlées, le film, en forçant parfois sa charge dramatique, sait où il veut nous emmener. Ce traitement appuyé pourra rebuter certains, qui jugeront les violons trop présents (ce que n’aide pas la partition, très reconnaissable, de Max Richter). Néanmoins, ce qu’élabore le film — et le message qu’il nous laisse, à savoir l’élévation et la résilience permises par l’art, ou plus justement la guérison qu’implique le fait de raconter autrement l’histoire — demeure manifeste et vibrant. En cela, profondément touchant.
21 janvier 2026 en salle | 2h 05min | DrameDe Chloé Zhao | Par Chloé Zhao, Maggie O’Farrell Avec Paul Mescal, Jessie Buckley, Emily Watson |
21 janvier 2026 en salle | 2h 05min | Drame


