Après le premier Trois histoires de l’au-delà, voici la suite Three : extremes qui regroupe trois segments de cinéastes asiatiques majeurs : Takashi Miike, Fruit Chan et Park Chan-Wook. Cocktail détonnant, résultat explosif. Retour sur le phénomène Three…
RAPPEL DES FAITS
L’an passé, nous avons pu découvrir sur nos écrans français Three : trois histoires de l’au-delà, petit film à sketches, qui regroupait trois moyen-métrages de pays différents : un coréen (Souvenirs), un thaïlandais (La Roue) et un chinois (Chez Nous). Chacun abordait les thèmes de la mort et du contact qu’entretiennent les fantômes avec le monde des vivants, avec des styles et des sensibilités dissemblables. Ce n’était pas de l’opportunisme mais un hommage au Yurei Eiga (histoire de fantômes) qui a connu un bel essor dans les années 50 et qui, depuis peu, est revenu à la mode (cela s’étend des Contes de la lune vague après la pluie à l’inestimable Dark Water). Ce genre implique toujours une histoire de vengeance surnaturelle où un être revient pour hanter ceux qui ont provoqué sa perte. Par exemple, dans Memento Mori, une jeune lycéenne se venge de ses camarades de classe qui l’ont poussée au suicide parce qu’elle était homosexuelle, tout comme dans Le fantôme de Yotsuya de Nobuo Nakagawa où un paysan va être harcelé par les fantômes de sa femme et d’un homme qu’il a tués pensant qu’ils entretenaient tous deux une liaison adultérine.
Dans Trois histoires de l’au-delà, on se souvient que la diversité des moyen-métrages sélectionnés permettait une plus grande gamme de choix et formait une unité certes inégale mais propre. Le premier Souvenirs, de Kim Jee-Woon (Deux soeurs) démarrait sur le cauchemar d’un homme qui a perdu sa femme et qui, depuis, est assailli d’hallucinations étranges… A la fois lancinante et inquiétante, la première scène de ce segment parvenait à créer une atmosphère impressionnante bien qu’artificielle. L’histoire, oscillant entre rêve et réalité, enchevêtrait les flash-back nébuleux pour brouiller sciemment les pistes et perdre le spectateur dans les méandres d’une intrigue alambiquée et intrigante. Cela serait presque passé pour un coup de maître si Souvenirs ne possédait pas autant de références fantômes qui hantaient la narration de façon un peu ostentatoire (Ring, Carnival of Souls, Blue Velvet…)
La Roue, le second moyen-métrage, était une déception absolue, et ce malgré la présence derrière la caméra l’excellent Nonzee Mimibutr (Nang Nak). Les situations étaient outrées à l’extrême et de surcroît alourdies par une interprétation d’ensemble de piètre facture. Résultat : on avait constamment les deux pieds dans le Grand Guignol. En revanche, Chez nous, le troisième signé Peter Ho-Sun Chan, authentique coup de maître, rehaussait l’ensemble. Cette histoire de policier veuf qui vient s’installer avec son gamin dans un immeuble quasiment vide commençait comme un mélange réjouissant entre Le Locataire (la jeune fille qui observe de la fenêtre de l’immeuble d’en face) et Dark Water (un homme seul avec son fils dans un appartement insalubre). Mais on sentait d’emblée que Ho-Sun Chan n’avait pas envie de passer pour un sous-Polanski ni un sous-Nakata. Son objet était présentement tout le contraire d’un précipité formaliste bourré de références douteuses, une magnifique histoire sur l’amour fou où deux personnages sont condamnés à ne s’aimer que dans une relation métaphysique introduisant des notions comme l’abnégation de soi, la confiance, le respect de l’autre et la fidélité.
L’idée d’exploiter cette même démarche panasiatique une seconde fois était astucieuse mais risquait de souffrir de la comparaison avec le premier opus. Or, à notre grande surprise, non seulement le niveau de ce Three extremes (baptisé chez nous Freaks – rien à voir avec le chef-d’oeuvre de Tod Browning) est très bon, mais en plus il dépasse nos espérances, proposant trois segments parfaitement maîtrisés et marquants.
Au menu donc, Box de Takashi Miike où une écrivain est torturée par des démons intérieurs ; Dumplings de Fruit Chan dans lequel une femme goûte aux délicieux beignets de la tante Mei ; et surtout Cut de Park Chan-Wook, mise en abyme vertigineuse où un metteur en scène est séquestré par un frustré de la vie. Passage en revue de chacun de ces brillants segments…
SEGMENT I : BOX (De Takashi Miike – Japon – 40mns)
Avec : Kyoko Hasegawa, Atsuro Watabe…
Histoire : une écrivain, une soeur jumelle, un cirque, un éditeur, un beau-père… Et si tout n’était qu’un rêve ? Où commence le cauchemar ?
C’est qui ? : Takashi Miike est le réalisateur branque d’une pléthore de fictions (on ne les compte plus), tourne beaucoup en été, aime les pieds arrachés et les enfonçages d’aiguilles dans les parties intimes, murmure souvent « Kili kili kili ». Son meilleur film, c’est Audition, plongée dans le monde interlope des fantasmes masculins dont on ne revient pas sauf.
Si vous aimez : Cette femme-là (Guillaume Nicloux), Santa Sangre (Alejandro Jodorowsky), Angel Dust (Sogo Ishii)
De Gozu à Visitor Q en passant par Fudoh et les Dead or Alive, le canevas d’un Takashi Miike semble identique : une scène d’intro et une conclusion délirantes et un reste qui provoque une gamme variée d’émotion allant de la perplexité à l’ennui en passant par l’hilarité. C’est ce qui s’appelle la marque d’un auteur qui à une heure où les cahiers des charges sont de plus en plus calibrés, se permet des outrances qui relèvent du miracle et rappellent par intermittence la liberté roborative des premiers films de John Waters.
Pourtant, depuis quelques temps, on observe un changement aussi inquiétant que surprenant dans la filmographie du cinéaste nippon estampillé culte. En effet, si on regarde de plus près Zebraman, hommage rigolo mais trop sage aux Sentai, et surtout One missed Call, film de trouille diablement efficace mais conventionnel, on constate avec une tristesse non dissimulée que les ambitions visuelles ont pris le pas sur la folie du réalisateur. Avec Box, il réitère la formule d’Audition (ambiance neutralisée pour mettre en valeur des événements horrifiques marquants) et signe l’un de ses plus épatants films.
Avec l’agilité d’un funambule, il fait sourdre le merveilleux de partout, essentiellement de là où on s’y attend le moins. Sur un sujet cérébral (plongée dans le subconscient d’une écrivain en proie au mal-être en raison d’un passé douloureux qui écrase son cerveau et l’empêche d’être heureuse), Miike ne cède pas aux tentations auteurisantes et met en scène un superbe univers mental où le passé et le présent se rejoignent, se confondent pour mieux briser les erreurs du passé. Un segment sur le deuil douloureux qui ne ressemble guère à une invitation à la franche déconnade.
En filigrane, avec la finesse du romantique discret qui se cache sous le provocateur éructant, Miike autopsie moult rapports conflictuels d’un triangle amoureux où se mêlent ambivalence, fascination, jalousie et frustration. Ce premier segment surprend dans sa volonté de dédramatiser tout événement pour mieux fondre dans une atmosphère torve, oppressante, angoissante. Jusqu’à ce qu’on sache ce qui se cache dans la fameuse boîte, boîte secrète contenant un démon tenace et répugnant qui chahute l’esprit malade de notre héroïne. Et ainsi, enfin, vient la libération.
Sur le papier, un pitch simple. A l’écran, une histoire de fantômes d’une complexité remarquable qui trouve sa force dans le non-dit et l’ellipse. La thématique sur le deuil est foisonnante, complexe, étonnamment mature. Takashi Miike nous a bluffés. En suivant le parcours intérieur d’une femme brisée, il enregistre tout un tumulte, tout un voyage expiatoire mouvementé où une personne tente de faire la paix avec elle-même. Un segment sobre, douloureux, qui secoue discrètement et touche profond.

