Twin Peaks au pays du Soleil Levant. Quand le réalisateur de Audition signe une merveille buñuelo-japonaise.
PAR PAIMON FOX
Minami et Ozaki sont deux yakuzas inséparables depuis que le second a sauvé la vie du premier. Ozaki ne supporte plus le stress de son existence de criminel et présente des signes de paranoïa aggravée. Alors qu’il soupçonne un chien d’être anti-yakuza, son boss décide qu’il est temps de l’envoyer ad-patres et demande à Minami de l’emmener à Nagoya et de s’en débarrasser. En route, Ozaki disparaît mystérieusement. S’ensuit un road-movie décalé dans la province de Nagoya, ville étrange peuplée de gens sortis tout droit de Twin Peaks.
Takashi Miike, cinéaste japonais inclassable, tourne comme il respire. Ses sources d’inspiration sont vraiment très diverses. Dans Visitor Q, il reprenait la structure du Théorème de Pier Paolo Pasolini en montrant l’intrusion d’un étranger dans un nid familial dévasté par la violence, la perversité, l’humiliation et la folie. Dans 46-okunen no koi, il confessait le double héritage de Tabou (de Nagisa Oshima) et Un cri d’amour (de Jean Genet), en contant, à grand renfort de flash-back et de déconstruction narrative, une relation d’attirance entre deux hommes. Dans Gozu, peut-être l’un de ses meilleurs films avec Audition, il signe un manifeste surréaliste récitant bien Franz Kafka, David Lynch et David Cronenberg, soit tout le carnaval du bizarre, pour que la perte de soi se conjugue à la perte de repères cinématographiques. Mais au-delà des références bien voyantes, il se passe quelque chose d’assez étrange ici, a fortiori dans le rythme.
Passé une intro choc avec explosion de caniche sur vitre, Takashi Miike utilise une structure narrative proche de l’écriture automatique avec des personnages qui débouchent sur des impasses oniriques, où le spectateur doit composer avec des plans incongrus et volontairement frustrants. Jusqu’au dernier, exorbitant. Miike s’inspire alors du grand Lars pour faire le cochon, reprenant une idée de la série The Kingdom (soit l’accouchement choc d’Udo Kier). L’effet pourrait sembler connu, il est réellement sidérant. Et en bon gros fumiste qui s’assume, Miike balance en interview : «Je voulais que le public se sente un peu perdu en regardant le film, voire même presque ennuyé. Je voulais voir comment il verrait la fin et comment il réagirait après s’être, justement, presque ennuyé.» L’ennui a du bon, ici ; la patience du spectateur est bien récompensée. Comme dans la plupart des films de Miike, Gozu commence et se termine par un climax fou. Mais on frôle sur ce coup la quintessence du cinéma-chaos.

