[L’ÉTRANGLEUR DE BOSTON] Richard Fleischer, 1968

Après Psychose, le cinéma US tremble : on entre littéralement dans la tête d’un tueur en série, celle de Albert DeSalvo, meurtrier de treize femmes à Boston dans les années 1960 ayant inspiré le Midnight Rambler des Stones. Troublant.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Boston, 1962. Une série de meurtres sadiques terrorise la mégapole. La police, incapable d’orienter précisément son enquête, interpelle un grand nombre de suspects. Mais les interrogatoires ne sont guère concluants. Un procureur général persuade son assistant de centraliser les recherches. Un voyant est même consulté. L’assassin n’en continue pas moins de sévir. Une jeune femme échappe de peu aux griffes du tueur. Elle n’est que blessée, mais se révèle dans l’incapacité de fournir un signalement précis de son agresseur. Dans le même temps, à l’autre bout de la ville, le plombier Albert De Salvo regarde les funérailles du président Kennedy à la télévision…

Dans L’étrangleur de Boston, Richard Fleischer s’inspire d’un fait-divers effrayant survenu au début des années 60: un homme profite de sa profession de plombier pour s’introduire chez des femmes qu’il viole et étrangle. Schizophrène, il n’a aucun souvenir de ses actes. Un inspecteur se lance alors à sa poursuite. 50 ans après la sortie de ce long métrage, l’intrigue peut sembler classique de chez classique tant le canevas est construit à la manière d’une enquête policière avec whodunit, meurtres, fausses pistes et usuels suspects. Pourtant, à l’écran, c’est un festival d’inventions et de novations en tous genres: l’utilisation du Cinémascope, les mouvements de caméra, le jeu sur les couleurs et surtout, surtout, surtout le recours au split-screen (soit plusieurs scènes ou angles de prises de vue d’une même scène sur un même écran). Une technique inédite à l’époque et qui, ici, marque la schizophrénie du tueur frappé d’une amnésie totale de ses crimes commis.

Imaginez la tête – et donc les yeux – du spectateur de 1968 découvrant différents points de vue juxtaposés en un temps simultané et une structure narrative en deux parties proposant à mi-parcours un retournement de situation: le même événement de deux points de vue différents. Et, plus fort encore, si la seconde partie démarre précisément avec les funérailles du président Kennedy, c’est loin d’être un hasard : il y a une volonté derrière les conventions du thriller de questionner la nature de la violence d’un pays : loin du manichéisme (les bons contre les méchants), on redéfinit la notion du mal et assure au fond que n’importe qui peut être suspect, victime comme bourreau. Un pays qui va entrer dans l’ère du doute, l’effondrement de ses inébranlables certitudes. Et un film qui poursuit le travail de sir Alfred sur Psychose.

Ainsi, dans le sillage du Voyeur de Michael Powell, L’étrangleur de Boston adopte le point de vue d’un psychopathe et donne au spectateur lambda la possibilité d’entrer dans la tête du tueur, Albert De Salvo. Le trouble n’est pas intermittent, il est total. Deux interprètes hors pair servent de balises aux cartésiens: Tony Curtis – que Fleischer retrouvait dix ans après Les Vikings – et Henry Fonda, revenu de Faux Coupable d’Alfred Hitchcock. Brian De Palma a repris le style visuel audacieux et novateur de L’étrangleur de Boston, notamment pour Pulsions, dans lequel on suit un personnage pendant trois quarts d’heure avant de changer brutalement de direction et de révéler l’identité du tueur, à visage découvert. Monsieur tout le monde, quoi.

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