[LES POUPÉES DU DIABLE] Tod Browning, 1936

Avec Les poupées du diable, l’un de ses films les plus connus et pourtant aussi précieux que ses standards comme L’inconnu ou encore l’indémodable Freaks, Tod Browning propose un savant mélange d’épouvante, de fantastique et de thriller où un brave homme manipulé fomente une vengeance sociale et trouve le moyen de faire rapetisser ceux qui se sont mal comportés avec lui.

Le principe consistant à montrer au cinéma des hommes à la taille lilliputienne sera vu et revu dans quelques productions fantastiques de l’époque: La fiancée de Frankenstein, de James Whale; Dr Cyclops, de Ernest B. Schoedsack ou même bien plus tard dans les années 50 avec L’homme qui rétrécit, de Jack Arnold. Mais rarement il a été exploité avec autant de poésie.

Les poupées du diable ressemble au chant du cygne dans la carrière de Tod Browning. Après cela, il ne trouvera plus jamais la force de s’exprimer à la quintessence de son art. Et ce n’est pas une affaire de talent… Dans les années 20-30, la MGM comptait en son sein Irving Thalberg, un producteur formidable, vraiment formidable, qui a toujours soutenu Tod Browning dans ses démarches artistiques, aussi audacieuses soient-elles. Sans lui, il n’y aurait jamais eu de Freaks, la monstrueuse parade, naguère vendu pour concurrencer Universal sur ses plates-bandes et le Frankenstein de James Whale. La perte de vitesse du cinéaste correspond au moment où Thalberg décède, en 1936, et au moment où Browning doit collaborer avec de nouveaux producteurs plus arrivistes que cléments. Un film de plus (Miracles for sales, en 1939 sur le monde de la magie), un échec de plus; et, la MGM se débarrasse de lui comme d’une vieille chaussette, sans même avoir la moindre estime. Dégoûté et viscéralement affecté, Browning stoppe sa carrière, ne réalise plus rien de potable, se retire loin d’Hollywood et décède au début des années 60 sans même savoir que ses œuvres influenceraient des générations entières de cinéastes allant de David Lynch à Tim Burton. Et c’est là que je fais une petite parenthèse pour vous conseiller de voir absolument Gods and Monsters, qui brosse un portrait très émouvant de John Whale et traite en filigrane de ce déclin-là, de tous ces artisans Hollywoodiens des années 30, spécialisés dans le cinéma fantastique, ayant connu la gloire puis l’abandon des gros studios.

Revenons aux Poupées du diable, réalisé après La marque du Vampire dans lequel on retrouvait en tête d’affiche Bela Lugosi (qui, comme le chantèrent les Bauhaus dans les années 80, est «mort» depuis). Un petit succès d’estime qui donne à Browning un sursaut créatif après quelques échecs foudroyants au box-office (dont Freaks) et surtout un projet annulé auquel il tenait beaucoup (le script de Louisana Lou, finalement illustré par George B. Seitz sous le titre Lazy River). Un chouia déprimé, Browning collabore au scénario avec Guy Endore (une seconde fois après La marque du vampire) et Erich Von Stroheim (les sublimes Rapaces). Sa nouvelle passion? Le vaudouisme. Passion provoquée par la lecture de Brûle, sorcière, brûle de Abraham Merritt. Il en tire un scénario initialement baptisé The witch of Tumbuktu, mais très vite confronté au code Hays veillant à surveiller les débordements violents et érotiques au cinéma, Browning est contraint de retirer illico toutes les références jugées trop inquiétantes. Son idée de génie? Transformer les rites vaudous en expériences de savant fou et raconter à travers la science et le surnaturel la terrible de vengeance d’un homme envoyé au bagne loin de sa famille qui cherche à faire la misère à ceux qui ont causé sa perte. Comment? En les rapetissant, grâce à une savante découverte. Ça deviendra Les poupées du diable qui, malgré un sujet inédit pour Browning, emprunte le même sillage de l’étrange. Une prédilection héritée de son enfance passée dans les cirques et joliment négociée dans les années 20 avec des œuvres comme L’inconnu (sublime histoire d’amour) et Le club des trois (dans lequel Browning pouvait mettre en scène comme personne un géant, un nain et un ventriloque). Lionel Barrymore, ovationné dans La vie est belle de Frank Capra et bankable avant l’heure, est choisi pour incarner le rôle principal et s’en sort magistralement. Oscillant entre le mélodrame (les rapports du protagoniste avec les membres de sa famille) et le spectaculaire (sa transformation en vieille femme innocence pour appâter les méchants, les rapetissements attendus), Browning détourne avec une élégance inouïe les oripeaux de la science-fiction à valeur universelle (profiter d’une invention pour dominer le monde) pour les réduire à une tragédie humaine d’une douleur inouïe (utiliser ce stratagème pour ourdir une vengeance intime). Sans oublier que Les poupées du diable du titre, ce sont celles d’un homme avide et pathétique, meurtri et inconsolable qui a dû abandonner sa femme et sa fille sans le sou avant de partir au bagne.

Pour rendre crédibles ces personnages qui rapetissent, Browning travaille avec une maniaquerie d’orfèvre les superpositions, les décors, les échelles de plans. Visuellement, il maîtrise tout et le rendu reste impeccable, encore aujourd’hui. Et puis comment contourner une figure de style si personnelle? Le travestissement du personnage principal vindicatif en une vieille dame vendeuse de jouets pour ne pas éveiller les soupçons de la police revient à un thème essentiel dans le cinéma de Browning: la mise en abyme. Le jeu dans le jeu. L’obligation de modeler son image pour se racheter une crédibilité. La représentation théâtrale et plus simplement la fausse identité (les fausses apparences et les vraies souffrances intérieures). Browning avait tout compris sur les rapports humains qu’il disséquait avec une absence totale de condescendance mais une vraie empathie pour ceux qui sont guidés par leur propre morale et agissent au-delà de tout. Cette tendresse était plus évidente lorsqu’il travaillait avec Lon Chaney, mais cette obsession ne l’a jamais quitté. Jamais. Et cette poésie rappelle à quel point ce cinéaste-là faisait partie de ces génies capables de révolutionner le fond et la forme, avec le petit plus qui le distinguait des autres: un amour fou pour ceux qui ne rentrent dans les cases, pour ceux qui lui ressemblent.

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