[CANNES 2021] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 6

La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 6: La découverte The Innocents de Eskil Vogt à UCR, le cas Sean Penn, « Voyages voyages » dans le Compartiment n°6, la révélation Kira Kovalenko, Mulholland Drive à Cannes Classics analysé par un spécialiste des rêves.

Folie furieuse sur le red carpet pour la montée des marches du film De son vivant d’Emmanuelle Bercot, avec son défilé de stars cinq étoiles: Zaza Adjani, Cathy Deneuve, un NTM, Vaness Paradis, Bitchy Bercot, Queen Estrosi (photo ci-dessus)… Ainsi qu’un papillon de lumière qui, en cherchant à s’envoler sur le tapis rouge, a failli se brûler les ailes et se crasher devant tout le monde. Et chenille tu redeviendras.

Plus le temps de trébucher, mademoiselle: il faut accélérer le moment. Car après le film de la Bercot, se profile la première mondiale de Flag Day de Sean Penn, dans lequel l’acteur joue aux côtés de sa propre fille Dylan. C’est le premier des trois films américains de la compétition, tout seul face à une terrible armada de films français (mais que va faire l’OTAN?). Le grand retour de l’acteur-réalisateur, tournant la page d’un échec cuisant essuyé cinq ans plus tôt sur la Croisette avec The Last Face; Sean avait ce jour-là lui-même reconnu s’être « pris une raclée à Cannes ». Comme vous le savez déjà, le film est tiré d’une histoire vraie, celle d’un père, John Vogel (Sean Penn, who else?), qui vit de petits larcins et n’a pas réussi à s’occuper de l’éducation de ses enfants. Il s’escrime à vouloir maintenir les apparences d’une vie réussie devant ses enfants, mais est fatalement rattrapé par son passé, comme ces créanciers qui viennent le menacer devant sa fille. Cette dernière (Dylan Penn), va tenter de se construire malgré tout, et tout faire pour retisser la relation avec son père. Le film se déroule des années 1970 aux années 1990, et l’acteur a été rajeuni numériquement pour la moitié des scènes (eh ouais!). On veut bien que le film ait été chaudement applaudi lors de la projection de gala, comme 100% des films présentés dans une projection de gala, et a fortiori encore plus ces films gentils vantant les bienfaits de la camomille et prompts à séduire les ploucs notables et leurs rombières. Mais, ailleurs, les journalistes, qui n’avaient rien contre Sean, n’étaient pas franchement du même avis et se demandaient ce que ce machin foutait là – selon notre panel, c’est la pire moyenne depuis le début du festival.

Pour rester en compétition, revenons sur Compartiment n°6 du réalisateur Juho Kuosmanen (Olli Mäki en 2016) en lice pour la Palme d’or à Cannes, narrant le voyage en train d’une étudiante finlandais et d’un mineur russe jusqu’en Arctique russe. Ce film, inspiré du roman du même nom de la Finlandaise Rosa Liksom et tourné dans l’obscurité hivernale du nord de la Russie, s’oriente vers la mélancolie, un sentiment que de nombreux Finlandais considèrent comme une caractéristique nationale. Et l’on signale aux amoureux de variété française des années 80 la présence de la belle chanson de Desireless, Voyages Voyages. Et on se réjouira enfin qu’un réalisateur ait compris toute la profonde tristesse de cette chanson: « Cette chanson représente le plaisir de voyager mais aussi toute la solitude et la mélancolie qu’il y a à voyager », explique-t-il en conférence de presse.

Et pour revenir sur le Sean Penn, comme dit l’adage, et il se vérifie aussi.à Cannes, mieux vaut revoir un bon film plusieurs fois qu’un mauvais une fois. Succomber à l’immense Mulholland Drive de David Lynch présenté dans la section Cannes Classics se révèle une aubaine pour cinéphile. Peut-être d’ailleurs que le revoir permettra d’y voir plus clair, ou alors moins. Comme chacun y va de sa petite interprétation, nous avons posé la question à Tristan Moir, « onirologue » et spécialiste des rêves, à savoir ce que lui, en tant que fin connaisseur des songes, a compris: « Lynch est, avec Bunuel, le plus doué pour représenter les rêves au cinéma », nous dit-il au téléphone. « L’un comme l’autre, ils se servent du matériel onirique. Ainsi, dans la série Twin Peaks, le passage du rideau rouge avec le nain qui danse sur un sol en damier correspond à une figure onirique extrêmement forte. Symboliquement, c’est lever le voile, c’est entrer dans la psyché la plus profonde et dans la représentation que l’on peut avoir de soi avec une alternance du yin et du yang, du masculin et du féminin. Dans Mulholland drive, vous avez la même mise en scène onirique extrêmement forte. La scène où un personnage raconte son rêve au Winkie’s à un autre et qu’en avançant vers ce qui l’effraie dans son rêve, il tombe sur un monstre, c’est une pure mise en abyme du rêve. L’effet est si efficace qu’il est impossible que Lynch n’ait pas intégré un de ces propres rêves dans cette séquence tant les images sont extrêmement porteuses. Bien sûr, c’est à chacun d’en tirer une conclusion. »

D’accord, mais pour vous, ça raconte quoi? « Le film en soi est un rêve pour moi, des hallucinations post-mortem. La blonde est morte, elle s’est suicidée, elle part dans un délire post-mortem où elle prend la place de la brune, elle inverse le processus, on comprend qu’elle est en train de rêver en voyant le couple de vieux passant sous la porte. » Vous aussi d’ailleurs, envoyez votre interprétation à redaction@chaosreign.fr, on publiera les plus limpides.

En attendant de recevoir vos réponses, signalons une vraie jolie surprise bien trouble dans la section Un Certain Regard: The Innocents de Eskil Vogt qui, non, n’est pas un remake des Innocents de Jack Clayton (1961). Au sein de l’apparent fourre-tout qu’est UCR, on peut trouver une forme de cohérence dans sa volonté de donner leur chance à des genres considérés comme trop impurs pour être acceptés en compétition. Et dans le mix, il y a de la place pour le fantastique et l’horreur. C’est ainsi qu’on a pu voir au fil des années des longs métrages comme The Murderer de Na Hong-jin (2016) ou Border d’Ali Abassi (2018) pour ne citer que les plus récents. The Innocents remplit cette case, et plutôt bien, selon notre camarade Gérard Delorme qui en parle dans les lignes ci-dessous.

Son titre fait référence aux personnages du film, qui sont des enfants. Le point de vue principal est celui d’une fille de 8 ans, et à cet âge, comme nous le rappellent L’esprit de la ruche ou L’enfant miroir, les enfants ressentent les choses autrement que sous un prisme rationnel, et il leur arrive, lorsqu’il sont confrontés à des évènements qu’ils ne savent pas expliquer, de réagir en faisant plus de mal que de bien. Le film débute avec l’arrivée d’une famille dans leur nouvel appartement situé dans un grand ensemble au bord d’une forêt. La fille aînée est autiste, et sa sœur cadette commence à explorer le coin. Elle fait connaissance avec un gamin qui a le pouvoir de faire bouger les objets. Une autre petite fille a le don de télépathie et lorsqu’elle le manifeste, le groupe se rend compte que leurs pouvoirs s’additionnent. En se relayant, les filles arrivent à faire sortir de sa bulle la fille autiste qui se met à communiquer, au grand soulagement de ses parents. Les choses se compliquent lorsque le gamin, sentant ses pouvoirs augmenter au contact des autres enfants, s’en sert à des fins maléfiques.

Eskil Vogt a été longtemps le scénariste de Joachim Trier, et avec The Innocents, il réalise son deuxième long-métrage après Blind qui adoptait le point de vue d’une aveugle, un défi cinématographique osé, s’il en est. Ici, il recycle quelques-uns de ses thèmes comme le handicap ou les rapports sociaux, à travers une fiction claire et lisible qui cherche à exprimer la sensibilité des enfants. Il a réussi son coup en s’appuyant sur des interprètes qui traduisent bien l’ironie contenue dans le titre. Est-ce parce qu’on n’a pas la même notion que les adultes du bien et du mal qu’on est inoffensif pour autant? Demandez au chat (il y a une scène avec un chat qui va faire claquer les fauteuils). Le film montre que tout est lié, candeur et maléfice, et cette cohabitation se manifeste autant dans les thèmes que dans les motifs visuels, et c’est particulièrement sensible dans l’habitat qui mélange de façon quasi harmonieuse l’artificiel et le naturel, le béton et l’organique.

Il y a indéniablement dans The Innocents une touche de classe qui a fait dégainer à quelqu’un le qualificatif d’ «elevated genre» (comme si le genre devait se cantonner au sous-sol). Dans le dossier de presse, l’auteur a tenu à faire une mise au point en expliquant qu’il ne prétend absolument pas «élever» quoi que ce soit, et assume fièrement avoir fait un film d’horreur. C’est tout à son honneur.

C’est également dans la section UCR qu’il sera possible de découvrir Les poings desserrés, second long métrage de Kira Kovalenko (31 ans). Une révélation surveillée comme du lait sur le feu par le fin limier Sina Regnault, qui fait les présentations: d’après sa bio, elle a travaillé à la conception de sites web et a été correspondante à la télévision avant d’entrer à l’atelier de cinéma Alexandre-Sokourov. Et c’est là que son parcours commence. L’école de cinéma du réalisateur de Moloch et L’Arche russe n’est pas vieille institution. Elle a été créée en 2010, l’année où Kira l’intègre, en même temps que Vladimir Bitokov, né à Naltchik, comme elle. Un autre natif de Naltchik fait également partie de la promotion. Un certain réalisateur dont nous vous avons parlé ici, chez Chaos, et sur qui nous avons placé bien des espoirs. Kantemir Balagov, réalisateur de Tesnota, une vie à l’étroit et Une grande fille, également futur réal de The Last of Us, la série produite par HBO, avec Pedro Pascal. Décidément, Naltchik fait de beaux bébés.

Soit autant de belles mises en bouche à UCR avant les 2h59 du nouveau film très, très, très attendu par chez nous Drive my car, de Ryūsuke Hamaguchi (ci-dessus), en compétition. On en reparle dans la gazette demain. D’ici là, allez au cinéma, voir la Benedetta pour rire de ce qui dérange (encore) en 2021 avec le Hollandais violent ou la Annette de Leos Carax pour voir, et revoir, les trésors que ce hantant film d’ouverture cache.

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