Anorexique, sourde-muette, sociopathe, poétesse, psychopathe, prostipute, droguée… Princesse violée, serveuse écartelée, maman addict au téléphone rose, sœur décapitée, avocate dépressive, potiche pour frère Baldwin, fantôme pour Kubrick… Jennifer Jason Leigh a TOUT joué.
Troisième partie de notre STORY consacrée à une actrice plus CHAOS tu meurs.
Jennifer Jason Leigh s’est tellement ennuyée sur le plateau du Backdraft de Ron Howard qu’il lui fallait un rôle taillé sur mesure, lui permettant de satisfaire sa soif d’extrême et d’explorer sa ténébreuse dark side. Barbet Schroeder, réalisateur fasciné par le mal et l’ambiguïté depuis des lustres (Maîtresse) confirmait la singularité de son parcours à Hollywood aux commandes de films aussi dissemblables que Barfly (1987), Le Mystère von Bulow (1990), Kiss of death (1995), L’Enjeu (1998) ou encore Calculs meurtriers (2002). Pour JF partagerait appartement (1992), il avait besoin d’une actrice capable de jouer une affreuse psychopathe. Of course, Jennifer Jason Leigh se révélera parfaite dans le rôle de la coloc de Bridget Fonda. Traumatisé par la mort de sa sœur jumelle, son personnage passe par plusieurs états, se comportant au départ comme la meilleure amie toxique («ton mec est méchant, moi je suis gentille»); puis comme la folle-dingue se faisant passer pour elle; puis comme la psychopathe tuant le petit chien, flanquant un coup de talon dans l’œil du mec de Bridget et se baladant in fine avec un crochet menaçant. WOW.
Elle fréquente des boîtes échangistes où l’on passe Enigma : CHAOS
Dans ces conditions, on peut effectivement comprendre que Bridget soit toute tourneboulée par cet avatar féminin de Candyman comme on peut le voir dans les deux savoureux extraits ci-dessous, le premier dit du « piquage de choucroute » où Jenny descend les escaliers avec un sourire crispé sadique de prof d’allemand au lycée.
Et le second dit du « baisodrome Enigma » où la bourgeoise Bridget descend dans les quartiers malfamés et découvre un univers interlope avec des mateurs louches, des femmes qui wanna play a game, des mecs taiseux dans des cages. Et Jennifer, totalement à l’aise, accoudée au bar, vulgaire comme on l’aime. Comme une réminiscence de ses précédents rôles de prostiputes…
Barbet Schroeder a beau citer les tableaux de Balthus comme sources d’inspiration, la référence moins érudite qui nous vient instantanément à l’esprit s’avère Liaison Fatale (Adrian Lyne, 1986) et toute la vague des thrillers érotiques à peine racoleurs cartonnant à Hollywood fin des années 80/début des années 90. Jennifer Jason Leigh espère probablement décrocher le titre du personnage féminin le plus méchant de l’histoire du cinéma Hollywoodien et faire nique à la Glenn Close qui a tant donné dans ce registre…
JJL n’a pas eu d’Oscar pour cette performance pourtant parfaite mais un MTV Movie Award du Meilleur méchant de l’année en 1993 – on se console comme on peut –, coiffant au poteau les mecs pourtant redoutables : Ray Liotta pour Obsession fatale, Jack Nicholson pour Des hommes d’honneur et Danny DeVito pour Batman, le défi. C’est d’autant plus fort qu’elle a marqué l’inconscient cinéphile de tous alors que, comme elle, des rivales étaient prêtes à tout dans ce domaine (Sharon Stone dans Basic Instinct ou encore Jane March dans Color of night). De là à se dire que Jenny est cinglée pour de bon, il n’y a qu’un pas. Alors Jennifer, tu es zinzin comme tes personnages dans la vraie vie ? : « Vous savez, il est très difficile d’établir une connexion entre mes personnages et ce que je suis réellement. Je ne suis pas comme ça dans la vie, c’est pour ça que je les incarne!« . Ouf…
A l’instar de Barbet, on est moins du côté de la victime Bridget que de la psychopathe JJL qu’on adore même si, divertissement Hollywoodien oblige, on nous prive de sa victoire. Barbet qui raffole des conclusions noires se moque tellement de cette compromission finale qu’il nous inflige la méchante Chrissie Hynde lors du générique final…
Elle assure le téléphone rose en changeant les couches de son enfant : CHAOS
Comme Barbet, Robert Altman, lui, a compris très tôt qu’avec cette actrice, il avait affaire à un caractère fort. En toute logique là aussi, il lui confie un rôle idoine dans sa chronique polyphonique d’enfer, Short Cuts (1993) : celui de la nana pratiquant le téléphone rose tout en changeant les couches de son marmot. CHAOS. Pour apprendre à bien parler au téléphone rose, Jennifer Jason Leigh pousse le professionnalisme plus loin encore que Jacqueline Maillan dans Les saisons du plaisir, en interviewant des « opératrices du sexe ». Une fois encore, Jennifer ne fait pas les choses à demi. Autrement, cela lui ferait honte. Ainsi, dans Short Cuts, elle improvise ses dialogues et s’en tire admirablement, concentrée sur les couches et en même temps imperturbable dans son débit : « Je pense que Robert Altman a su voir des choses en moi que j’ignorais, ce qui était vraiment excitant. C’est le genre de réalisateur qui conseille de trouver le personnage, de le lui apporter et de le composer. Et si vous aviez une suggestion à apporter, Robert n’en avait rien à faire. Il ne voulait pas entendre votre suggestion, il voulait la voir. Une liberté créatrice que je trouvais personnellement très stimulante. Robert Altman aimait tellement les acteurs. Un vrai mentor pour moi, vraiment… »
Est-ce pour cette raison que, l’année suivante, les frères Coen l’ont engagée pour Le Grand Saut, leur comédie noire sur le capitalisme en forme d’hommage à Frank Capra? Jennifer, qui avait déjà passé des castings pour les précédents films des Coen bros, damne sur ce coup le pion aux Winona Ryder et Bridget Fonda initialement pressenties, pour interpréter une journaliste dure à cuire colleuse des baffes, devant s’imposer parmi deux monstres comme Tim Robbins et Paul Newman. Avec notre regard actuel, on regrette que le film, mineur mais amusant, n’ait pas été à la hauteur de cette rencontre et surtout qu’il ait été ein ozi Große bide. Jennifer Jason Leigh reste heureuse de l’expérience avec les frères Coen, ayant pris un plaisir manifeste à jouer un rôle comique, moins extrême (pas de viol ni de meurtre) et gentiment cintré. Attachée aux deux frères, elle fera une apparition amicale non créditée dans The Barber l’homme qui n’était pas là (2001).
L’année suivante, Jennifer Jason Leigh change encore d’époque (le New York des années 20), avec Mrs Parker et le cercle vicieux (Alan Rudolph, 1994), sur la vie de la poétesse Dorothy Parker, nouvelliste et critique de théâtre influente dans le cercle littéraire de la table ronde de l’Algonquin. Un poil poussiéreux peut-être, mais comme d’hab, le Jenny show vaut le détour, elle y est formidable de causticité, de malaise et de mauvaise humeur dans cet écrin bourgeois. Ce film, réalisé par Alan Rudolph – dont elle conserve de bons souvenirs – et produit par son ami Robert Altman, lui a également assuré une côte assez forte dans le milieu indie US. Mais Jenny, nommée au Golden Globes, n’a pas besoin de recevoir un Oscar, surtout si c’est pour finir comme Halle Berry.
Elle chante Van Morrison : CHAOS
1995 est une super année pour JJL. Tout d’abord, elle est géniale face à Kathy Bates dans Dolores Claiborne, adaptation d’un roman de Stephen King par Taylor Hackford, où elle campe une avocate déprimée par l’existence défendant sa mère taxée de folle, intendante d’une femme riche et méprisante. On apprend plus tard que cette dernière a commis un acte d’amour fou et que sa fille, ravagée par la mélancolie noire, ne l’a jamais oublié. Un entrelacs de flash-back permet d’y voir plus clair et le récit exploite efficacement le contexte insulaire. On vous défie de ne pas être ému par ce qui se joue entre les deux comédiennes, notamment dans la séquence finale où Jennifer, enfin, se libère, « se décadenasse » d’un joug et c’est beau comme Holly Hunter abandonnant son putain de piano.
Et puis il y a Georgia (Ulu Grosbard, 1995) qui n’a rien à voir avec le standard de Ray Charles. A l’avocate sans sourire qui impose sa mauvaise humeur à chaque plan, Leigh joue une chanteuse punk autodestructrice dans une histoire avec une sœur (Mare Winningham, l’actrice de Miracle Mile) qui chante comme Emmylou Harris avec succès mais qui pourrait très bien ne pas chanter comme Emmylou Harris, et une (Jennifer donc) qui ne veut faire que ça mais ne peut pas.
Scénarisé et produit par la mère Barbara Turner, le film, si cher à Jennifer « pour des raisons intimes » comme dirait une vilaine publicist de L.A., se laisserait gentiment regarder sans la performance de Jennifer qui chante Van Morrison. On vous l’assure, c’est autre chose que Carry Mulligan et sa reprise lénifiante de New York New York dans Shame de Steve McQueen. Les conditions étaient idéalement réunies pour que Jennifer obtienne une nomination aux Oscars – la première de sa carrière, vous vous rendez compte, les chiens… C’est finalement Mare Winningham qui est nommée pour Best Supporting Actress. Mais une fois encore, rappelons-le : s’ils n’aiment pas Jennifer Jason Leigh, Jennifer Jason Leigh ne les aime pas non plus. [Fin de la troisième partie]

