JENNIFER JASON LEIGH STORY #04

Anorexique, sourde-muette, sociopathe, poétesse, psychopathe, prostipute, droguée… Princesse violée, serveuse écartelée, maman addict au téléphone rose, sœur décapitée, avocate dépressive, potiche pour frère Baldwin, fantôme pour Kubrick… Jennifer Jason Leigh a TOUT joué.

Quatrième partie de notre STORY consacrée à une actrice plus CHAOS tu meurs.

En 1996, Jennifer Jason Leigh retrouve Robert Altman trois ans après Short Cuts dans Kansas City. Elle campe Blondie O’Hara (rien que le nom, c’est tout un programme), jeune télégraphiste qui se fantasme en Jean Harlow et qui enlève Carolyne Stilton (Miranda Richardson), la femme d’un homme politique influent afin d’obtenir la libération de l’homme qu’elle aime, petit malfrat italien tombé dans les griffes des gangsters et plus précisément d’un des rois la pègre noire de Kansas City (Harry Belafonte). Comme souvent avec Altman, l’intrigue n’est qu’un prétexte pour reconstituer une époque, une atmosphère, une ville et raconter en filigrane quelque chose de son pays. Par exemple ici, la place des noirs dans la société du New Deal ou le paradoxe voulant que les gangsters aimaient tellement la musique qu’ils contribuaient à financer des spectacles.

Peu importe que vous n’aimiez pas l’époque où ça passe (les années 30) ou que le jazz, les Charlie Parker et Lester Young ne soient pas votre tasse de thé: il y a toujours de choses formidables à prendre dans n’importe quel long métrage de Robert Altman, cinéaste dont plusieurs films (That Cold Day In The Park, Trois Femmes, Le privé…) nous inspirent un respect éternel. Et sous son égide, Jennifer Jason Leigh incarne au mieux un rôle de femme littéralement passionnée. Altman et JJL n’auront plus l’occasion de retravailler ensemble, on l’aurait pourtant bien vue, une dernière fois, dans ce rôle symbolique de la mort accompagnatrice, au demeurant parfaitement interprétée par Virginia Madsen, dans le dernier Altman, le bien nommé Last Show (2006).

Elle plante Stanley Kubrick pour David Cronenberg : CHAOS

Un simple coup d’œil dans le rétroviseur, chose que JJL doit détester, et l’on commence à réaliser l’incroyable parcours accompli. Évidemment, ce n’est pas fini. Mais déjà, Jenny est grande et l’on devine alors à quel point cela ne sert à rien de faire le métier d’actrice si ce n’est pas pour s’engager aussi totalement dans un rôle et donc de s’inscrire aussi pleinement dans un film. Comme elle, oui, parfaitement. En cherchant bien, n’y a-t-il pas une ombre au tableau ? Oui. Vous avez deviné, il y en a une. Un rendez-vous manqué, celui de Eyes Wide Shut, de Stanley Kubrick dans lequel JJL aurait dû jouer si tout s’était bien passé. Avant sa sortie en salles, le monument de Kubrick avait suscité une foultitude de rumeurs dont l’une concernait directement Jennifer Jason Leigh.

Sous prétexte qu’il ne l’aurait pas trouvé bonne, murmurait-on alors, Kubrick aurait soi disant décidé de la virer pour la remplacer par une autre actrice, Marie Richardson. La vérité est hélas plus pragmatique. Si, effectivement, JJL devait jouer dans Eyes Wide Shut et si elle n’y figure pas, ce n’est pas parce qu’elle a été coupée au montage ou remplacée au pied levé pour cause d’incompétence, mais bien parce que deux cinéastes la réclamaient au même moment et que, de fait, deux tournages se chevauchaient.

Le tournage de l’ultime chef-d’œuvre de Kubrick s’étend. La mort dans l’âme, Jenny doit quitter l’équipe pour tourner eXistenZ, l’anti-Matrix de David Cronenberg où elle incarne aux côtés de Jude Law et Sarah Polley la leadeuse Allegra, conceptrice d’un jeu vidéo organique, où l’on ne fait plus la différence entre réalité et virtuel jusqu’au dernier plan. Balivernes donc, à peine dignes des sales troll sur les réseaux sociaux : comment penser une seconde qu’une actrice pareille ne puisse pas convenir à Stanley Kubrick? On est toujours attristé par les rencontres qui ne se font pas, surtout lorsque les deux personnes sont faites pour se rencontrer. JJL aurait été parfaite dans l’univers glacé de Eyes Wide Shut, dans cette dissection du couple Tom Cruise/Nicole Kidman au scalpel et ce projet fou nourri par tant de fantasmes.

Elle meurt dans un film avant même que son nom soit cité au générique de début : CHAOS

Ce sont les années 2000 et la fin du monde selon Tsai Ming-Liang n’a pas eu lieu. Jennifer Jason Leigh veut un peu se renouveler. Elle écrit, produit et réalise en collaboration avec Alan Cumming The Anniversary Party, une babiole indé tournée en 19 jours avec une caméra DV et un merveilleux carnet d’adresse. Evidemment, on adore JJL mais on préfère lorsqu’elle joue pour de grands cinéastes. Chacun à sa bonne place, et que ça saute! Son film ne laisse à vrai dire aucun souvenir, aucune scène marquante, aucune ambition de cinéma, n’est quelque chose de mou et lesté de lieux communs. En 2002, Jennifer Jason Leigh est annoncée au casting des Sentiers de la perdition du réalisateur Sam Mendès qui, a l’époque, a une petite côte grâce au succès de American Beauty, scénarisé par Alan Ball, le créateur de la géniale série Six Feet Under. Et la noirceur de American Beauty présageait le meilleur pour une rencontre Mendes / JJL.

Les réjouissances seront de courte durée même si, au fond, seule une actrice comme Jennifer Jason Leigh était capable de ça : jouer la femme de Tom Hanks, mourir à l’écran lors de la séquence pré-générique et ne plus apparaître de tout le film. C’est comme ça, c’est chaos. Inutile de la chercher, Jennifer n’apparaît plus dans un seul plan, même pas en fantôme et au lieu d’organiser des scènes « monumentales » avec Paul Newman sous une pluie diluvienne, on aurait préféré retrouver Jenny. Faisons-nous une raison : les films mainstream n’aiment pas JJL. L’actrice ne peut s’épanouir que dans les petites productions venues d’ailleurs comme l’amusant et vain The quickie (Sergey Bodrov, 2001) où elle joue une ravissante tueuse de cafards. CHAOS.

Jouant la sœur de Meg Ryan, elle finit la tête découpée dans le thriller horrifique et cul de Jane Campion : CHAOS

La découverte du très sous-estimé et très beau In The Cut (Jane Campion, 2003) laisse à penser que la Jennifer Jason Leigh adorée comprendre hardcore et ultra-sexuée des années 80-90 est de retour. Elle y embrasse Meg Ryan (sa sœur dans le film) sur la bouche et finit la tête décapitée dans un sac en plastique. CHAOS.

Dans le rôle d’une ravissante pouf travaillée par la mélancolie, JJL apparaît dès les premiers plans de In The Cut, au réveil, dans un jardin, sous une pluie de pétales, observant tout ce qui bouge autour d’elle. Elle incarne un incendie sexuel en opposition à l’héroïne aka Frannie aka Meg Ryan, professeur de lettres new-yorkaise, passionnée de poésie, d’argot et de romans policiers, qui ne croit plus en l’amour et qui assiste par inadvertance, dans les sous-sols d’un bar, à une scène intime entre un homme et une femme. Le lendemain, elle apprend que la femme espionnée a été assassinée. C’est alors que Malloy (Mark Ruffalo), le policier chargé de l’enquête, entre dans sa vie. A son contact, en observant ses gestes, son corps, sa bouche, ses expressions, Frannie se ranime. Dans un film sur le désir (sa quête, son assouvissement, sa reconnaissance) où, au bout de dix minutes, Meg Ryan subit un choc érotique en matant un couple en pleine étreinte porno dans un sous-sol, il y avait forcément une place pour Jennifer. [Fin de la quatrième partie]

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