JENNIFER JASON LEIGH STORY #02

Anorexique, sourde-muette, sociopathe, poétesse, psychopathe, prostipute, droguée… Princesse violée, serveuse écartelée, maman addict au téléphone rose, sœur décapitée, avocate dépressive, potiche pour frère Baldwin, fantôme pour Kubrick… Jennifer Jason Leigh a TOUT joué.

Seconde partie de notre STORY consacrée à une actrice plus CHAOS tu meurs.

Après avoir vécu deux histoires d’amour – l’une quasi platonique et fastidieuse avec C. Thomas Howell (Grandview USA et Hitcher) et l’autre romantique et SM avec Rutger Hauer (La chair et le sang et Hitcher), on pouvait légitimement penser que Jennifer Jason Leigh prendrait une pause, arrêterait les excès, les rôles borderline, les scènes hardcore. Et qu’elle nous décevrait fatalement, à l’instar de ceux et celles qui ont commencé trash et qui, en quête de respectabilité, se sont rangés dans des cases bourgeoises pour sombrer dans les tréfonds de l’oubli (trop nombreux pour les citer). Mais c’était mal connaître JJL qui ne fait jamais comme les autres et qui, après l’écartèlement amoureux de Hitcher par son boyfriend Rutger – qu’elle ne recroisera hélas plus jamais au cinéma -, enchaîne avec Sister, Sister (1987), thriller tendance onrico-flow-chelou-gothique assez méconnu redevable à ce cinéaste assez moyen qu’est Bill Condon dont la filmographie contient au moins un super film : Gods and Monsters (1998), largement défendu ici. Jenny joue l’une des deux sœurs vivant en Louisiane, dans la maison des défunts parents, cachant un affreux secret de famille (tentative de viol suivie de meurtre, évidemment). Comme vous pouvez le voir dans la bande-annonce où règne un mystère très mystérieux, tout le monde en fait des kilotonnes et c’est assez amusant à regarder pour les jeunes acteurs. Jennifer y est topless, érotisée et surexcitée. Mais il faut avouer que Eric Stolz n’est malheureusement pas Rutger Hauer…

Mille fois plus étrange que le film cherchant tant à l’être : CHAOS

QUI, on vous demande bien QUI, pouvait jouer une dépressive héritant d’une boîte de nuit, découvrant au moment de la rénover que, par le passé, une section du club était réservée à une clientèle libertine et sadomasochiste? Pour le réalisateur de Heart of Midnight, aka Matthew Chapman, aucun doute possible : dépressive + nightclub + libertine + SM = Jennifer Jason Leigh. Et il avait terriblement raison. Blonde au carré, Jenny débarque avec sa valise devant le nightclub et, aux alentours, découvre des choses louches. En arpentant les salles, elle entend des restes des cris et des coups de fouet d’un temps ancien, perçoit des installations, des masques en cuir, des inscriptions au mur genre SLAVE écrites en lettres gothiques super stylisées. Mais, de tous ces artifices frissonnants, Jenny s’en fout. Si seulement l’équipe du film savait à quel point tout cet attirail constitue de la gnognotte pour elle qui, à seulement 27 ans, a vu tant de choses classées X…

N’importe quelle nymphette serait excitée par ce monde lubrique et profane. Pas Jennifer qui, dans un rôle de dépressive, tire la tronche et tient à nous dire qu’elle est au-dessus de ces billevesées. Même lorsque le danger devient manifeste et qu’elle finit victime d’un guet-apens Polanskien ambiance post-Rosemary’s Baby, touchée puis embrassée par des porcs partouzeurs sosies de Line Renaud et de Sim, Jennifer accepte son destin et se moque bien de ce que l’on peut faire de son corps (Heureusement qu’au cinéma, il existe le deus ex machina). Souvenons-nous ensemble qu’elle a été violée par des nains ivres (La chair et le sang) et écartelée d’amour par un psychopathe (Hitcher). Qu’attendre de la vie et du cinéma après tout ça?

Ce qui marche vraiment dans ce film éminemment modeste mais fascinant à bien des endroits, c’est l’interaction entre Jennifer Jason Leigh et le comédien en face d’elle : Peter Coyote qui, dans un rôle vertueux de flic détective, traîne quelque chose d’au moins aussi inquiétant que tous les pervers locaux. A la fin, les deux comédiens entament une danse classe, Jennifer sourit parce qu’elle a retrouvé goût à la vie (et son sourire, à l’image de sa coiffure et de sa robe, est fabuleux), Peter aussi et l’on en vient à regretter que ces deux-là, ensemble ou séparément, n’aient pas croisé la route de David Lynch qui, trois ans plus tôt, réalisait Blue Velvet.

Un an plus tard, on bascule dans les années 90 et NRJ ne passe plus Kate Bush. D’autres pervers en quête de seringues dans les yeux se précipitent dans les vidéoclubs pour attraper au vol quelques séries B planquées sur l’étagère tout en haut. Certains ont pu dégoter cet Enterré vivant (1990). Un film un peu con quand même dans lequel Jennifer Jason Leigh, là et en même temps ailleurs, comprend bien avant le spectateur qu’il n’y a pas grand-chose à comprendre et semble attendre les coups de fil de vrais grands cinéastes. Le Wunderbach Uli Edel, spécialisé dans les fictions doloristes (Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée, en 1981), sera le premier à se manifester et, grâce à lui, Jenny remporte carrément le New York Film Critics Circle Award et le Boston Society of Film Critics Award de la meilleure actrice dans un second rôle. Le titre du film? Last Exit To Brooklyn. Elle y incarne avec un courage monstre une prostipute victime d’un des gang-bang les plus traumatisant de l’histoire du cinéma. Adaptation du livre homonyme de l’écrivain Hubert Selby Jr., lui-même originaire de Brooklyn, riche en sujets brûlants (sexualité, lutte des classes, misère, prostitution, drogue, homosexualité). Lorsque le livre paraît en 1964, il fait scandale. L’une des nouvelles retrace l’itinéraire de la prostituée Tralala (Jennifer dans le film). Le début de la nouvelle est écrit avec des phrases très courtes. Au fur et à mesure qu’elle progresse dans la déchéance, les phrases s’allongent jusqu’à durer des paragraphes entiers – la tension et le rythme de la prose reflétant le cycle d’un individu avant l’effondrement; Uli Edel tend à respecter cette cadence et trouve en Jennifer Jason Leigh la parfaite actrice, idéalement viscérale, n’ayant peur de rien. Surtout pas du cinéma.

Quand on lui parle de ses nombreuses scènes de sexe au cinéma, elle argumente : “Vous savez, une scène de sexe n’est pas plus compliquée à tourner qu’une scène où je marche dans la rue. Quand vous y réfléchissez bien, dans toutes les scènes où vous jouiez, vous êtes nu d’une certaine façon, mais je ne tourne pas dans des scènes de sexe non justifiées par l’histoire. Si je pensais qu’il s’agissait juste d’une exploitation, alors je ne les tournerai pas

Habituée aux rôles de putes, elle défonce cette saloperie de Pretty Woman : CHAOS

Dans les années 90, Jennifer Jason Leigh est une star Hollywoodienne et si elle demeure très discrète sur sa vie privée, elle peut prendre position dans la presse, notamment sur Pretty Woman, une comédie romantique pute qui, il faut le concéder, n’est pas calibrée pour elle ni pour nous. Elle disait, façon Sinead O’Connor révoltée contre le Pape, qu’il s’agissait d’un « film-propagande pour recruter des prostituées« . Des années plus tard, interviewée par bidule pour machin magazine, elle tempère, comme Sinead d’ailleurs, en louant le jeu de sa camarade Julia, tout en se réjouissant de ne pas avoir eu sa vie de star: “D’être aussi célèbre et aussi suivie que Julia aurait été un problème pour moi. Je ne l’aurais pas supporté. Je suis chanceuse de ne pas avoir connu ça. Mais vous pouvez vous protéger de tout ça en refusant par exemple de vous rendre aux soirées mondaines. Si vous n’êtes pas trop vue, vous restez hors de la lumière et vous pouvez vivre. Il y a des actrices qui n’ont plus aucune vie privée et d’autres qui arrivent à en avoir une. C’est, je pense, ce qui définit votre vie.”

Les cheveux courts dans Miami Blues, JJL incarne une prostituée au caractère fort, s’entichant du gangster joué par Alec Baldwin et rêvant d’une vie domestique tranquille, popote. Elle figure aussi dans The Big Picture, comédie grinçante mais assez vite oubliée de Christopher Guest sur Hollywood où elle s’amuse aux côtés de Kevin Bacon. Un coup de foudre a lieu sur Rush (Lili Zanuck, 1991) où elle succombe à son partenaire Jason Patric au cinéma comme dans la vie (deux ans d’amour et d’eau fraîche – *minute Voici*). Le film, lui, échec injuste au box-office, possède des qualités certaines, à commencer par l’alchimie entre les deux comédiens, la poisse existentielle de leurs personnages, l’immersion et la description assez forte du milieu de la drogue au Texas dans les années 70. Mais c’est avec Backdraft de Ron Howard dans le rôle de la femme potiche de William Baldwin qu’elle marque les esprits du grand-public et devient une star, s’illustrant aux côtés de la crème pour cette décennie (Kurt Russell, Scott Glenn, Rebecca De Mornay, Donald Sutherland, Robert De Niro).

Jennifer a droit à sa scène de cul obligatoire que l’on croirait stipulée dans le contrat. Peu importe : elle plait désormais à toute la famille, du jeune Kevin de 7 ans au vieux Maurice de 77 ans. Fin des rôles tordus pour Jennifer? Laissez-la rire. Enfin, non, Jenny ne rit jamais. Jenny pense comme son ami Todd Solondz que les gens ne changent pas. Et que la Jennifer des années 90 reste aussi farouche que la Jennifer des années 80, développant la même allergie à tout ce qui ressemble à l’hypocrisie Hollywoodienne, à sa futilité, aux récompenses, aux louanges faux-derches, aux consensus – trop de gens qui l’aiment, c’est too much pour elle. Et notre star du chaos ne cache pas que l’expérience de Backdraft l’a laissée de marbre : « Dans les films Hollywoodiens mainstream, vous vous rendez compte que les rôles de femmes sont la plupart du temps écrits pour prouver que le personnage masculin principal est hétérosexuel. Je ne suis pas bonne pour jouer ça et je ne suis pas intéressée par ça« . Cette déclaration aurait pu la griller auprès de tous les beaufs ventripotents de l’industrie; les années 90 vont, au contraire, se révéler explosives… [Fin de la deuxième partie]

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