Trois jours d’un rĂ©sistant anti-franquiste qui passe rĂ©gulièrement la frontière franco-espagnole sous des identitĂ©s d’emprunt et qui, de retour de mission, est en proie au doute. Montand chez Resnais dans un beau film sur le chaos intĂ©rieur.

Amateurs de quêtes existentielles et d’identité morcelée, réjouissez-vous: La guerre est finie, d’Alain Resnais, devrait répondre à vos attentes. Cartésiens ou réfractaires, s’abstenir. Ou tenter, si le cœur vous en dit. Bien avant le cotonneux Je t’aime, je t’aime (69), dans lequel un personnage entre vie et mort incarné par Claude Rich revisitait les souvenirs vaporeux de son cerveau malade, Alain Resnais affichait déjà un intérêt certain pour le brusquement des conventions, le va et le vient dans le temps, la mémoire et l’anticipation, le flash-back et le flash-forward. Il appartient à ces réalisateurs très modernes qui veulent torturer les conventions, les bienséances et s’engager dans une expérimentation formelle déroutante. Perdu dans un dédale méandreux, le spectateur doit reconstruire un grand puzzle énigmatique et brûlant où l’ambiguïté contamine le protagoniste. Le but consistait à ce que le spectateur soit amené à se remémorer des passages du film au moment les plus propices et se baser sur les expériences de son existence en jouant sur sa sensibilité. Il fallait travailler la pensée du spectateur en mouvement. Réalisé en 1965, le récit colle à la vie de Diego, un militant politique, campé avec une remarquable sobriété par Yves Montand. La lutte politique, c’est son métier, sa vie. La guerre a beau être finie, la dictature de Franco continue d’opprimer les ouailles espagnoles. Alors, pendant tout le film, on suit Diego qui zigzague entre France et Espagne. Mène des vies schizophrènes entre militantisme secret (il porte plusieurs prénoms) et vie personnelle (il est très attaché aux femmes). Voit la politique et les sentiments se mêler dangereusement.

Sous ses faux airs de polar populaire (on le rĂ©sume souvent ainsi), La guerre est finie est en rĂ©alitĂ© une Ĺ“uvre extrĂŞmement complexe qui serpente entre passĂ© et prĂ©sent, qui se veut politique sans ĂŞtre militante, qui se rĂ©vèle expĂ©rimentale sur la forme tout en Ă©tant extrĂŞmement rigoureuse en terme de narration. Un tumulte qui fait nager dans des eaux très troubles pendant près de deux heures. Tout ce qui tourne autour de la forme (la composition des plans, les scènes Ă©rotiques très stylisĂ©es) revient Ă  Resnais. En revanche, la substance est assurĂ©e par Jorge Semprun, Ă©crivain remarquable, fils de rĂ©fugiĂ© espagnol et ancien rĂ©sistant, qui avait marquĂ© Resnais avec son premier roman Le Grand Voyage en 1963. Il connaĂ®t le terrain pour l’avoir foulĂ©. Militant communiste, l’artiste a Ă©tĂ© expulsĂ© en 1964 en raison de divergences avec la ligne du parti. Au cinĂ©ma, il a collaborĂ© par la suite avec Costa Gavras (L’aveu, avec le mĂŞme Montand, quelques annĂ©es plus tard). La guerre est finie est le quatrième long mĂ©trage de Resnais et donc sa quatrième collaboration avec un Ă©crivain de renom qui n’avait alors jamais Ĺ“uvrĂ© pour le septième art (Marguerite Duras pour Hiroshima, mon amour; Alain Robbe-Grillet pour L’annĂ©e dernière Ă  Marienbad; Jean Cayrol pour Muriel ou le temps d’un retour). Le fait qu’ils appartiennent tous Ă  l’avant-garde littĂ©raire d’antan et soient profanes en cinĂ©ma n’est pas un hasard. Ces auteurs avaient comme point commun de court-circuiter les strates du temps pour narrer des histoires denses avec des personnages fantasmĂ©s dans des contextes intemporels. Après le colonialisme, les horreurs de la seconde guerre et l’AlgĂ©rie, le Franquisme est au cĹ“ur de l’action. C’est Ă©galement un film de et sur la mĂ©moire qui a tous les atouts pour ĂŞtre mĂ©morable.

Autant le dire: La guerre est finie dessine au-delà de toute allégorie un beau portrait de Sisyphe pressé et inquiet, partagé entre ses convictions politiques et ses amours sensibles (les deux femmes qui chamboulent sa vie sont incarnées par les divines Ingrid Thulin et Genevieve Bujold). La présence de cette dernière donne à penser que De Palma a vu La guerre est finie pour créer l’atmosphère onirique de Obsession (jusque dans son utilisation du flash-forward – et là De Palma cite également Ne vous retournez pas, de Nicolas Roeg); David Lynch pour instiller ce sentiment d’inquiétante étrangeté et John Frankenheimer pour le travail sur la subjectivité dans Seconds, opus précieux et majeur qui reste par ailleurs le premier film de l’histoire à user de la snorry-cam (caméra attaché au corps d’un acteur). A un moment donné, Resnais semble arrêter de raconter une histoire pour que l’imaginaire prenne le pas. Comme si Delvaux revisitait Melville. D’un bout à l’autre, il donne une grande importance aux bouleversements intérieurs du personnage principal confronté aux désillusions et autres vicissitudes de son existence secrète qui se prend à douter du sens de son action et des moyens révolutionnaires fixés par son groupuscule politique. Les questions posées sont simples mais restent sans réponses: est-ce que des valeurs valent encore la peine d’être défendues ? Est-ce qu’il est encore possible de croire en une idée ? Des questions illusoires qui se traduisent par un titre: La guerre est finie, en écho sourd à la situation politique désastreuse de l’Espagne Franquiste des années 60 que Semprun fuit et dont Resnais récolte l’essence, la terreur exilé, le climat poisseux.

Monsieur Resnais n’écrit pas, il pense. A la base, ce dernier voulait que Semprun Ă©crive un roman et non pas un scĂ©nario en s’attachant Ă  tous les personnages sans exception. AndrĂ© Dussolier a toujours louĂ© la prĂ©cision presque maladive du cinĂ©aste qui n’hĂ©site pas Ă  donner aux figurants des indications sur les Ă©vĂ©nements et le contexte au cas oĂą on entendrait leurs voix dans le film. Semprun disait amusĂ©ment que Resnais voulait connaĂ®tre la biographie du plus petit personnage, mĂŞme celui que l’on entr’aperçoit seulement au tĂ©lĂ©phone dans la profondeur de champ. C’est un univers organisĂ© oĂą s’exprime une libertĂ© de ton en mĂŞme temps qu’un recours Ă  l’abstrait Ă  travers des sĂ©quences oniriques bien senties. Pourvu d’une double influence littĂ©raire (Butor et Kafka), Resnais semble avoir construit la trame narrative Ă  la seconde personne du singulier pour rĂ©vĂ©ler l’absence d’identitĂ©. A l’époque, prendre comme personnage principal un militant communiste n’était pas frĂ©quent ni mĂŞme aisĂ©. Au moment de rĂ©diger le scĂ©nario et de dĂ©tailler par le menu les enjeux dramatiques, Resnais et Semprun dĂ©cident de ne pas parler de l’Espagne bien que l’histoire soit fondĂ©e sur le tĂ©moignage d’un rĂ©sistant. Resnais connaissait mal l’Espagne et ne voulait pas que ça lui Ă©chappe. Au fil des discussions, c’est pourtant le sujet qui est revenu suite Ă  un souvenir d’enfance de Semprun qui date d’avant la guerre civile. Sur les tensions qui existaient dĂ©jĂ  en Espagne, notamment d’une fusillade sur une des places principales de Madrid. L’écrivain se souvenait des camions de la guerre civile poursuivant les grĂ©vistes et tirant Ă  l’aveuglette. De concert, ils crĂ©ent un personnage qui doit Ă©voluer dans la suspicion et anticiper certaines rĂ©actions. La plus belle dĂ©finition du film vient de Semprun qui assure avec le recul que Resnais a très bien saisi l’essence du militantisme par sa capacitĂ© Ă  anticiper et donc prĂ©voir les Ă©vĂ©nements.

Résultat d’une telle exigence? Le film reflète les réactions d’alors et une angoisse universelle. Quand le scénario fut déposé, il y eut une réponse de la commission de censure suggérant que vu la violence du scénario, La guerre est finie serait interdit aux moins de 18 ans ainsi qu’à l’exportation. Les producteurs en ont naturellement déduit qu’il ne serait pas rentable. Le tournage est stoppé pendant quelques jours mais lesdits producteurs se sont rendus compte qu’ils perdraient autant d’argent en le finissant que s’il restait inachevé. A sa sortie, ils ont eu le visa «tout public» (certains exploitants s’en sont plaints trouvant le film choquant pour les familles). Certains spectateurs avaient été surpris par l’audace de certaines scènes. Semprun a écrit sept versions de La guerre est finie(un millier de pages) bourrées d’oursins (dans le jargon du cinéaste, ce sont les annotations permettant de perfectionner le script). Resnais a travaillé seul de son côté les scènes érotiques qui à l’écran paraissent stylisées, muettes, glaciales. Comme toujours, Resnais travaille ses plans jusqu’aux moindres détails, de manière théâtrale voire outrée, pour que l’on sente à quel point nous sommes avant tout dans une fiction et non une «réalité extatique». Il aime à sentir que ce sont des acteurs maquillés et qu’ils sortent du champ, en imaginant ainsi que ces derniers iront dans leur loge une fois la scène terminée. Il aime que l’on se croit au spectacle. Il cherche à ce que les choses se réalisent par le décalage du jeu et l’abondance de la musique. On peut prendre La guerre est finie comme un documentaire mais Resnais préfère qu’on le considère comme de la fiction qui ne soit pas minutieusement exacte, afin de ne pas tromper le public. Il ne sépare pas la notion de théâtre et de cinéma en les rapprochant bien qu’il soit conscient des différences. Quelque part entre errance anxiogène et exil intérieur, le film trouve toute sa force dans cette relation incestueuse. Par extension, dans le montage très habile et l’atmosphère cotonneuse.

Au-delà de la technique et l’écrin, La guerre est finie possède deux cœurs dont l’un bat plus vite que l’autre. Dans l’hémisphère gauche, un film policier ancré dans ses conventions (enquête, filatures, coup de théâtre final); dans le droit, une obsession pour le quotidien qui déraille, un goût prononcé pour les envolées lyriques, une projection mentale qui contamine la surface placide du récit. Resnais, lui, gratte le vernis et traite au même niveau la passion et l’exclusion. Paradoxalement, c’est dans cette alchimie que le film inclassable déconcerte. Notamment les premiers fans de Resnais qui trouvaient La guerre est finie trop pragmatique et trop politique (la voix-off réflexive de Semprun qui sert à appuyer la véracité du récit). Trop dans l’entre-deux (expérimental et narratif, prosaïque et allégorique, pictural et vital). Trop novateur, surtout (on évoque en filigrane les jeunes militants de gauche, symbole de lutte préfigurant mai 68). Est-ce un défaut? Non. Car l’ambiguïté envahit la texture du récit. S’il a manqué sa vocation de monteur (métier passionnant qu’il a toujours voulu embrasser), Resnais n’a pas raté celle de cinéaste. En même temps, le tremplin est trop beau pour ceux qui trouvent usuellement le cinéma de Resnais élitiste et soporifique (deux billevesées, bien entendu). Ils peuvent partir à la rencontre d’un univers inconnu, neutralisé par la présence de Montand en tête d’affiche. L’acteur a permis à Resnais de signer l’un de ses films les plus accessible et populaire. Kaléidoscopique et intime. Paradoxal et singulier.

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