Graham Swon avait une idée. Une seule, mais bonne : filmer des adolescentes de 1996 qui se racontent des histoires d’horreur lors d’une soirée pyjama, sans gore, sans effet, sans rien d’autre que la parole et la pellicule. L’idée vient de The Television Ghost, émission américaine de 1931 où un mort racontait sa propre histoire depuis un buste immobile. Swon en fait un film de quatre-vingt-dix minutes avec, comme pièce de résistance, un plan fixe de vingt minutes sur un visage, puis un autre de trente-cinq. C’est ambitieux. C’est parfois fascinant. C’est aussi, par moments, le moyen le plus doux connu à ce jour pour donner envie à un spectateur de se cogner la tête contre un mur en pierre de meulière.
Ce qui est indéniable, c’est que l’atmosphère fonctionne, surtout au début. La pellicule granuleuse, les fondus qui mêlent les visages aux nuages et aux fleurs, la bande-son synthétique de Rae Swon, tout cela crée quelque chose de rare : un fantaisisme nostalgique où l’horreur s’infiltre par les récits, par les blancs, par le hors-champ, sans jamais se montrer. Le cinéma d’épouvante sans gore ni monstre. Les meilleures traditions du genre, de Pique-nique à Hanging Rock aux nouvelles de Thomas Ligotti, s’y retrouvent en filigrane. Une voix de vieille femme prévient (en voix off) qu’il s’est passé quelque chose d’horrible cet été-là. Sommes-nous ferrés ?
Puis les monologues arrivent. Swon a déclaré vouloir « épuiser le spectateur pour le faire entrer en transe ». L’épuisement est garanti. La transe, c’est selon. Les récits – martyres chrétiennes de l’Antiquité romaine, femmes battues par leurs amies, faits divers de petites filles mortes – arrivent dans la bouche des actrices avec la cadence d’un cours magistral plutôt que celle d’une confidence nocturne. On entend le texte. On n’entend pas la nuit. Le naturel qu’on demande au spoken word (les hésitations, les faux départs, la mémoire qui cherche) n’est presque jamais là. Les yeux des actrices dérivent parfois vers les antisèches placées derrière la caméra. C’est là que l’artifice revendiqué bascule en artifice subi.
La comparaison que le film convoque lui-même, la scène de la lettre dans Lumière d’hiver de Bergman, Ingrid Thulin en gros plan immobile, quelques minutes parmi les plus habitées de l’histoire du cinéma, est aussi sa propre condamnation. La différence n’est pas une question de moyens. C’est une question de gravité. Le poids spécifique d’une parole qui vient de quelque part de réel, contre une parole qui vient d’une page. The World is Full of Secrets reste pourtant le film d’un producteur singulier. Pour ceux qui entrent en transe, c’est une expérience. Pour les autres, c’est une soirée pyjama dont on ne reviendra pas indemne, mais sans doute pas pour les meilleures des raisons.
8 avril 2026 en salle | 1h 38min | DrameDe Graham Swon | Par Graham Swon Avec Elena Burger, Dennise Gregory, Ayla Guttman |
8 avril 2026 en salle | 1h 38min | Drame


