« Good Luck, Have Fun, Don’t Die » de Gore Verbinski : trip lynchien raté à la sauce « Black Mirror »

On aurait aimé accueillir tendrement le retour au cinéma de Gore Verbinski, réalisateur rayonnant d’une aura de cinéaste maudit qui n’est pas pour nous déplaire. Après avoir été propulsé au sommet d’Hollywood avec sa trilogie Pirates des Caraïbes, le malheureux a enchaîné dans les années 2010 deux des plus gros flops de l’histoire du box-office américain, laissant augurer un retour derrière la caméra créativement revanchard. En 2013, son western Lone Ranger avait sérieusement touché les finances de Disney en enregistrant une perte sèche d’au moins 150 millions de dollars. Trois ans plus tard, c’était au tour de A Cure for Life de se planter, imparfaite mais attachante relecture bis de La Montagne magique et désastre financier total, retirée des salles américaines après deux semaines d’exploitation catastrophique.

Neuf ans après ce dernier crash, l’annonce de son nouveau projet – Good Luck, Have Fun, Don’t Die – promettait une sortie de système assez gonflée. Annulé par trois studios différents, finalement sauvé par une société indépendante de production et de distribution américaine (Briarcliff Entertainment) et soutenu par des financements européens (dont le poids lourd allemand Constantin Film), le film se présente comme un ambitieux blockbuster SF mêlant action, humour et regard amer sur notre époque. Un homme arborant l’allure d’un hobo parano (Sam Rockwell) débarque un soir dans un diner et clame venir du futur, avec pour mission de réunir une équipe de choc et de s’en aller tuer dans l’œuf une menace à venir pour l’humanité qui séjournerait dans le quartier. Les éléments pour réussir cette mission de sauvetage se trouveraient, selon ses informations, dans cette pièce même ; il lui faut simplement trouver la bonne combinaison d’individus, tâche à laquelle il s’adonne depuis un certain temps, un bouton lui permettant de recommencer la soirée à zéro lorsque celle-ci vire au désastre. Le film suit donc l’une de ces tentatives, qui semble d’abord commencer comme la centaine qui la précède, mais qui s’avère rapidement prometteuse à mesure que chaque personne sélectionnée révèle un talent ou une histoire cachée en lien avec la mission. Peu dire donc que nous étions curieux de voir ce que Verbinski, qui parle du film comme d’un « Un après-midi de chien devenant Akira », allait pouvoir produire à partir de ce postulat aussi riche – pour ne pas dire foutraque – reposant sur un terreau financier aussi contraint.

Si, dans sa première partie, le film semble épouser le savoir-faire habituel de son auteur dans la mise en image de l’action (le monologue initial de dix minutes scandé par Sam Rockwell est plutôt réjouissant et bien découpé), le scénario signé Matthew Robinson (Gods and Monsters, Dora et la Cité perdue) montre rapidement ses limites, notamment d’un point de vue tonal. Cette faiblesse se trouve concentrée dans les segments construits en flashback autour des différents personnages sélectionnés pour participer à la mission, et visant à démontrer leur utilité future dans la soirée. Prenant place à notre époque, ces petits films dans le film abordent chacun un élément singulier de l’Amérique contemporaine (le rapport aux réseaux sociaux et aux smartphones, l’omniprésence de la violence armée, le transhumanisme, les jeux vidéo) en poussant ces thématiques dans le territoire de l’étrange, voire de l’absurde. Le premier segment voit par exemple des jeunes lycéens se transformer, téléphone en main, en de dangereux individus s’en prenant à leurs professeurs, faisant basculer un temps le récit quelque part entre Body Snatchers et le film de zombies.

Là où l’effet film à sketchs aurait pu fonctionner pour entrecouper le segment principal, orienté vers l’action et l’humour, avec un décalage horrifico-bizarre, Verbinski se trouve bien en peine de rendre intéressants ces petits courts métrages, reposant sur des principes si bêtement maniés qu’ils ne peuvent qu’apparaître réactionnaires. Tout cela manque à la fois de mise en perspective (terrible segment sur les jeux vidéo, encore plus stupide que la morale qui concluait Ready Player One de Spielberg) et de radicalité, si bien que le film tire vers la satire très bas de gamme. Là où l’idéal cinématographique visé s’approchait certainement de l’hybridation des genres réussie et de la prescience d’un Southland Tales, le résultat est plus proche d’un trip lynchien raté à la sauce Black Mirror.

Du côté du segment principal, ce n’est pas beaucoup mieux. Malgré de bonnes idées de casting (Rockwell est franchement bon, et on apprécie toujours la présence de Haley Lu Richardson, vue et adorée dans la saison italienne de The White Lotus), la sauce ne prend jamais vraiment dans ce groupe de personnages, que le film rêverait de nous vendre comme d’attachants déjantés tout en ne prenant jamais le temps de construire des situations allant au-delà de la façade. Plus embêtant peut-être encore, Verbinski semble petit à petit se diluer complètement dans ses références, si abondantes que le film finit par ressembler, comme le dit un personnage du film, à « un prompt merdique ». L’Armée des douze singes, Brazil, Terminator, Matrix, Her, Akira, Black Mirror, Edge of Tomorrow, le cinéma de Carpenter, Romero, Kubrick, Wright : tout cela est régurgité dans un pâté bien froid et, très franchement, rarement divertissant. Si l’on peut imputer une partie de cet échec à un certain manque de moyens, on s’étonne tout de même qu’un film autant énervé contre les IA génératives n’ait pas grand-chose de plus à proposer qu’un bête mash-up de culture pop SF bien pauvrement habillé.

15 avril 2026 en salle | 2h 15min | Aventure, Comédie, Science Fiction
De Gore Verbinski | Par Matthew Robinson
Avec Sam Rockwell, Juno Temple, Haley Lu Richardson

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