Avec The Other Side of the Underneath, Jane Arden réalise en 1972 une œuvre profondément dérangeante qui plonge le spectateur dans un état mental, fait de confusion, de violence, de désir, de culpabilité et d’angoisse. Plus qu’un récit sur la folie, c’est une expérience de la folie que propose Arden, comme si le spectateur était contraint d’adopter temporairement le regard de ceux que la société considère comme « hors des normes ».
Le film s’ouvre sur une femme retrouvée inconsciente dans un lac avant d’être conduite dans ce qui ressemble à un établissement psychiatrique. Les femmes qui l’entourent portent de longues chemises de nuit et évoluent dans des espaces délabrés, presque irréels. Jane Arden elle-même joue la thérapeute, mais cette figure censée incarner l’autorité apparaît tout aussi instable que celles qu’elle prétend soigner. Dès lors, la frontière entre médecin et malade, entre raison et folie, cesse progressivement d’être identifiable. Cette confusion n’est évidemment pas accidentelle. Arden s’intéresse à la manière dont la société définit la normalité et rejette ceux qui ne correspondent pas à ses attentes. Dans le film, la psychiatrie apparaît moins comme un espace de guérison que comme un instrument capable d’imposer une certaine vision du comportement acceptable. La folie pourrait alors être le nom donné à une souffrance que la société ne souhaite pas entendre.
Cette idée prend une dimension particulièrement forte lorsqu’on replace le film dans son contexte. Au début des années 1970, les critiques de la psychiatrie institutionnelle connaissent une certaine importance en Grande-Bretagne. Arden s’inscrit dans cette réflexion tout en l’associant à une pensée féministe radicale. Pour elle, l’expérience de la femme dans une société dominée par des normes masculines peut elle-même devenir une source d’aliénation. C’est là que The Other Side of the Underneath devient particulièrement puissant. Le film ne développe pas cette réflexion sous la forme d’un discours politique classique. Il la fait passer par les corps, les cris, les silences, les gestes et les situations absurdes. La caméra semble parfois perdre ses repères, tout comme les personnages. Les voix se mélangent, les espaces paraissent instables et les scènes semblent pouvoir basculer à tout moment dans le cauchemar. Cette esthétique expérimentale est probablement la caractéristique la plus marquante du film. Arden ne cherche pas à rendre la folie compréhensible en la montrant de manière réaliste. Elle tente plutôt de faire ressentir sa dimension chaotique. Le montage, la bande sonore et les longues séquences contribuent à cette impression de malaise permanent. Certains passages semblent se prolonger au-delà du raisonnable, comme si le film refusait délibérément au spectateur le confort d’une progression dramatique traditionnelle.
Cette lenteur peut toutefois constituer une véritable épreuve. The Other Side of the Underneath est loin d’être un film facilement accessible, et sa radicalité têtue peut parfois donner le sentiment que certaines séquences sont plus intéressées par la provocation que par leur véritable portée dramatique. La structure éclatée laisse également certains épisodes dans une relative indétermination. Or, chercher à imposer une structure parfaitement ordonnée à une œuvre consacrée à la désorientation psychique aurait presque été contradictoire. Arden préfère donc prendre le risque de perdre son spectateur plutôt que de simplifier l’expérience qu’elle souhaite transmettre. Le passage consacré au groupe de femmes en thérapie est particulièrement révélateur de cette démarche. La scène est brutale, confuse, presque agressive. Elle abandonne progressivement toute distance entre l’interprétation et l’expérience. Les réactions des participantes donnent l’impression d’échapper à tout contrôle, tandis que la thérapeute elle-même semble incapable de rester extérieure à ce qu’elle observe. La scène devient alors une sorte de laboratoire où les rapports entre pouvoir, souffrance et folie se renversent constamment.
La dimension féministe du film ne passe donc pas uniquement par ses thèmes, mais également par cette volonté de faire entendre des subjectivités généralement réduites au silence. Les femmes de The Other Side of the Underneath sont excessives, contradictoires, parfois violentes, parfois vulnérables. Elles ne correspondent jamais à une représentation docile ou rassurante de la féminité. Arden refuse de les rendre sympathiques ou facilement compréhensibles. Elle leur laisse au contraire toute leur complexité et leur inconfort. Autour, les décors délabrés, les silhouettes en robe blanche et les intérieurs presque abandonnés composent un univers à la fois concret et mental. Certains espaces semblent appartenir à un véritable établissement psychiatrique ; d’autres donnent plutôt l’impression d’un décor de théâtre transformé en paysage intérieur.
Cette ambiguïté est essentielle : le film ne sait jamais complètement s’il montre une réalité extérieure ou une projection psychologique. La folie n’est peut-être pas seulement enfermée dans un asile. Elle se trouve aussi dans la confrontation entre les individus, dans les règles sociales, dans les rapports de domination et dans les attentes auxquelles chacun doit se conformer. Le monde prétendument normal peut alors sembler tout aussi étrange que celui des personnages internés.
Au fond, The Other Side of the Underneath interroge notre manière de définir la réalité, notre besoin de classer les comportements et notre tendance à considérer comme pathologique ce qui nous dérange. Sa véritable provocation ne consiste peut-être pas à montrer la folie, mais à faire vaciller notre propre certitude d’être du côté de la raison.
Film de Jane Arden · 2 h 22 min · 1972 (Royaume-Uni)Genre : Drame Pays d’origine : Royaume-Uni |
Film de Jane Arden · 2 h 22 min · 1972 (Royaume-Uni)

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