Avec Taboor, le cinéaste iranien Vahid Vakilifar, dont aucun film n’est hélas sorti chez nous en France, livre une œuvre qui déroute autant qu’elle fascine. Le film s’éloigne radicalement des formes narratives traditionnelles pour proposer une expérience avant tout sensorielle. Son personnage principal, presque toujours seul, traverse de nuit une ville iranienne vidée de son agitation quotidienne. Il travaille comme désinsectiseur tout en vivant dans la crainte constante des ondes électromagnétiques, auxquelles il serait particulièrement sensible. Pour s’en protéger, il porte une combinaison d’aluminium dissimulée sous ses vêtements. À partir de ce point de départ, qui pourrait facilement conduire vers une science-fiction classique, le réalisateur choisit une voie beaucoup plus ambiguë. Rien n’est vraiment expliqué et le spectateur n’est jamais certain de la nature exacte de ce qui menace le personnage. La maladie est-elle réelle ? Le danger existe-t-il objectivement ou relève-t-il de sa perception ? Est-ce un remake de Safe de Todd Haynes ? Le film ne tranche jamais.
Le film se situe ainsi quelque part entre science-fiction, fantastique et cinéma expérimental. Vakilifar lui-même refuse de l’enfermer dans un genre précis. Cette liberté se retrouve dans chaque aspect de la mise en scène. Les paysages industriels, les routes désertes et les immeubles plongés dans l’obscurité donnent parfois l’impression d’appartenir à un futur après la catastrophe. Pourtant, tout reste profondément concret. Ce contraste entre quotidien et étrangeté constitue l’une des principales réussites du film. La caméra prend le temps d’observer. Les plans sont longs, souvent fixes, et les gestes les plus ordinaires deviennent des événements. Préparer un repas, réparer un véhicule ou parcourir un couloir prennent une dimension inhabituelle. Le réalisateur semble chercher le moment précis où la réalité cesse d’être familière. Une simple pièce de viande posée sur une plaque devient ainsi une image particulièrement forte : sa cuisson renvoie directement à l’état physique du personnage, dont le corps serait lui aussi progressivement détruit par une chaleur invisible. Une situation banale acquiert alors une portée presque cauchemardesque.
Le travail sonore renforce considérablement cette impression. Taboor est un film où les sons comptent presque autant que les images. Bruits mécaniques, vibrations, moteurs, silences prolongés et sons domestiques participent à la création d’un monde qui paraît constamment sous tension. Le spectateur ressent quelque chose avant même de pouvoir l’identifier. Cette attention portée à l’environnement sonore permet au film de rendre perceptible une menace qui, par définition, ne peut pas être vue. La ville nocturne filmée par le chef-op Mohammad Reza Jahanpanah semble à la fois familière et irréelle. Les espaces sont vastes, souvent dépourvus de présence humaine, et les lieux industriels prennent des allures presque extraterrestres. L’Iran apparaît donc sous un jour inhabituel : non pas comme un décor social immédiatement identifiable, mais comme une métropole moderne, silencieuse et déshumanisée. Cette représentation reste pourtant moins documentaire que mentale.
Il serait cependant réducteur de ne voir dans Taboor qu’une métaphore de l’Iran. Le film possède une portée beaucoup plus large. Le personnage semble vouloir se protéger d’un environnement qu’il considère comme dangereux. Il s’isole, construit son propre refuge et tente de conserver une forme d’autonomie. Cette situation peut être interprétée politiquement, notamment à travers la relation étrange entre le protagoniste et un personnage nain. Vakilifar explique d’ailleurs cette séquence comme une réflexion sur le pouvoir, la domination et la manière dont dominants et dominés finissent par participer au même système de violence. Mais le film ne se limite pas à cette lecture. Taboor évoque également quelque chose de plus universel : la peur d’un danger impossible à maîtriser, l’angoisse de voir son propre corps devenir étranger et l’isolement progressif d’un individu face au monde qui l’entoure. C’est cette dimension existentielle qui permet au film de dépasser son contexte iranien.
Le titre lui-même ouvre une autre piste. Taboor renvoie, selon le réalisateur, à une ancienne conception mésopotamienne associée à l’origine du monde et de l’humanité. Cette référence donne au récit une dimension symbolique supplémentaire. Le personnage semble évoluer dans un espace situé entre plusieurs états : entre la vie et la mort, entre le réel et l’imaginaire, entre la disparition et une possible renaissance. Le somptueux final prolonge cette ambiguïté. Le lever du jour pourrait annoncer un espoir, mais il possède au contraire quelque chose de profondément inquiétant. Rien ne permet de savoir si l’on assiste à une fin ou au commencement d’un nouveau cycle.
| 1h 24min | Drame De Vahid Vakilifar Avec Mohammad Rabbanipour |



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