Synonyme de frustrations comme de fulgurances ingénieuses, le micro-budget penche, pour The Fin, vers la réjouissante seconde option. Curiosité de festival passée notamment par Locarno, le film pose le décor d’une Corée uchronique en proie à une apocalypse climatique autant qu’à la présence de mutants appelés Omégas, pourchassés sans relâche. Nous y suivons Mia, employée dans un magasin de pêche clandestin, bousculée par un contrôle du gouvernement qui révélera bientôt des secrets dûment cachés sur son identité. S’ouvre l’exploration d’un monde souterrain où peur, deuil et impuissance surviennent quand le système étatique semble s’effondrer.
Si The Fin installe donc d’abord bien quelques protagonistes, il n’est rapidement plus question de suivre les rails d’une narration ordinaire. Concentré durant sa première demi-heure sur un vagabond taiseux et pas franchement charismatique, le film invite à l’errance pure, celle-là même qui pousse à observer sans agir, à déduire tout un contexte en contemplant ses décors, sans jamais que ce tempo aérien, et la narration qu’il charrie, ne cherchent à prendre par la main. Il en découle une structure aux atours d’abord étranges, agençant ses séquences et trames disparates de façon de prime abord confuse, avant d’y révéler un geste minutieux, qui croque par détails le portrait général d’une dystopie aux contours étrangement familiers.
C’est là le cœur du projet, qui s’attèle bien moins à raconter précisément son univers propre, aussi clairement défini soit-il, qu’à le rendre abstrait, et donc profondément viscéral et sensible, capable de faire écho à des expériences universelles de tristesse devant le déclin du monde. La très jolie séquence s’attardant sur une jeune femme jouant du piano, observée par un regard voyeur caché dans un bâillement de porte, suffit à elle seule à résumer le geste : il ne s’agit pas de trouver là un sens narratif fini et satisfaisant, mais un éclat de sensation, en l’occurrence sonore. Tout est donc ici affaire de perception, celle après laquelle on court quand le monde grisonne et s’effondre, comme une dernière trace de vie. Passé quelques symboles plus abscons, l’ensemble devient rapidement bouleversant tant il refuse le narratif au profit du sensoriel, vecteur total de son expérience.
C’est alors au fil de son travail esthétique que le long métrage, marqué jusqu’à l’expérimental par les contraintes de son échelle de production, sollicite nos sens. Poussé à l’économie de cadres, Park Sye-young décuple la précision de chacune de ses compositions, toujours malignes dans leur manière de se montrer iconoclastes et de porter un univers éminemment original, aussi bien dans son architecture que dans les sensations qu’il convoque. Fait de textures hétérogènes et d’éléments souvent en carton-pâte, l’univers de The Fin en devient aussi uncanny que fascinant. De ses rues extérieures mornes et étouffantes façon « BLAME! » à ce magasin de pêche nimbé de lumières multicolores, donnant l’impression d’une peinture à l’huile mise en mouvement, tout contribue, tour à tour, à l’expérience onirique générale. C’est dans le bruit de sa caméra numérique autant que dans son étalonnage surréaliste, comme si chaque photogramme avait été délicatement posé sur une flaque d’essence, que le long métrage achève d’envoûter par son expérience unique, capable de laisser l’impression de voir là un document d’antan, une vieille étrangeté bis que le temps aurait déformée, dilatée, laissée macérer vers le génial.
Pourtant, le miroir tendu vers le contemporain ne cesse de heurter. Cette vie souterraine qui se déploie à nos yeux, par des personnages maintenus cachés et oppressés par tout un monde, c’est celle de quantité de systèmes politiques actuels, bien au-delà de la seule Corée. Park Sye-young trouve dans la sensibilité de son geste le moyen de convoquer l’universalité qui réunit toutes ces expériences, la tristesse et la violence communes qui écrasent ces réels. Jamais faite de héros, cette galerie de personnages n’est alors qu’un assemblage d’individus qui composent avec, cherchent tout moyen de survivre, dans la résistance, la délation ou le cloisonnement le plus brutal qui soit.
Peu importe la solution choisie, puisque tout mène à la violence traumatique et à une sombre mélancolie qui imbibe le métrage. On pense par exemple à cette vieille dame malade, recluse dans sa chambre, qu’une paire de séquences permet d’observer dans toute sa tragédie pourrissante, celle d’une détresse qui pousse au racisme total, ultime expression d’un espoir qui partira en fumée. Son générique venu, The Fin laisse un creux dans la poitrine, comme le point final d’un regard aussi étrangement fascinant que tristement précis sur nos angoisses du présent, et notre besoin urgent de retrouver du sens par l’expérience sensible.
8 juillet 2026 en salle | 1h 25min | DrameDe Syeyoung Park | Par Syeyoung Park Avec Yeon Yeji, Pu-reum Kim, Goh-woo |
8 juillet 2026 en salle | 1h 25min | Drame


