« Self driver » de Michael Pierro sur Shadowz : l’aliénation algorithmique transformée en thriller existentiel nocturne

Michael Pierro a passé des années à monter de la série télé canadienne : Workin’ Moms, New Eden, le genre de production qui paie le loyer pendant qu’on rêve d’autre chose. Self Driver, son premier long-métrage de réalisateur, ressemble à ce qu’on obtient quand on a regardé Locke de Steven Knight trop de fois et qu’on ne dispose que de cinquante mille dollars canadiens et d’une voiture qui démarre encore. Le miracle, c’est que ça suffit.

D est chauffeur VTC à Toronto. Petite amie, gosse à la maison, fins de mois en pointillés, et la plateforme qui prélève trente pour cent sur tout. Un client au comptoir de l’aéroport lui glisse l’adresse d’une autre appli, VRMR, qui paye plusieurs milliers de dollars en une seule nuit. D s’inscrit. C’est là que le film commence vraiment, et c’est là qu’il devient cette chose hybride : Uber qui rencontre Le Samouraï, lequel rencontrerait lui-même le trafic d’organes ; l’aliénation algorithmique transformée en thriller existentiel nocturne.

Le dispositif est d’une simplicité radicale. Pierro filme presque tout depuis l’intérieur de la voiture de D, façon Taxicab Confessions sous LSD. Caméra embarquée, montage nerveux, palette nocturne urbaine. Les bleus de néon, les oranges des réverbères, le visage de Nathanael Chadwick qui se décompose lentement à mesure que les instructions du téléphone deviennent de moins en moins légales. Ramasser un type. L’emmener dans un quartier industriel. Passer à l’arrière. Récupérer une mallette. Ne pas poser de questions. Chaque refus fait baisser sa note. Chaque obéissance le rapproche de quelque chose dont il préférerait ne rien savoir.

Ce qui détache Self Driver du tout-venant du cinéma indé canadien (et il y en a, du tout-venant), c’est que Pierro ne se contente pas d’illustrer la précarité avec le pathos habituel des films sociaux subventionnés. Il transforme cette économie fantasmée en cauchemar logistique avec une précision sèche. L’appli VRMR est moins une métaphore qu’un personnage à part entière : gamifiée, omnisciente, capable de localiser sa proie n’importe où, capable de la pénaliser pour le moindre écart. D devient progressivement complice d’une chaîne de transactions dont il ne voit jamais ni l’amont ni l’aval. Il ne sait pas qui sont les passagers, ce qu’il y a dans les mallettes, ni pourquoi, à un moment de la nuit, un de ses clients lui demande aimablement de respirer profondément à travers un mouchoir imbibé.

À partir de là, le film entre dans un territoire de midnight movie pleinement assumé. Hallucinations, paranoïa, perception qui se dérègle : Self Driver devient sa propre nuit blanche. Le film est moins une démonstration qu’une intuition lente : nous sommes tous en train de devenir les chauffeurs VTC de quelqu’un, sauf que la plupart d’entre nous l’ignorent encore. Cinquante mille dollars et une bonne idée valent toujours mieux que cent millions et une franchise.

8 mai 2026 sur Shadowz | 1h 30min | Thriller
De Michael Pierro | Par Michael Pierro
Avec Nathanael Chadwick, Reece Presley, Lauren Welchner

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