Qui est la petite fille qui apparaît dans la nuit dans « La zone d’intérêt » de Jonathan Glazer ?

Dans La Zone d’intérêt, il y a une présence presque irréelle au milieu de l’horreur : une jeune fille qui apparaît dans la nuit, à vélo, et cache des pommes pour les prisonniers d’Auschwitz. Ce personnage s’inspire d’une femme qui a réellement existé : Aleksandra Bystroń-Kołodziejczyk. Elle vivait à proximité d’Auschwitz et, pendant la guerre, participa à la résistance polonaise. 

Alors qu’elle était encore très jeune, elle apportait clandestinement de la nourriture et des médicaments aux prisonniers et contribuait à faire circuler des messages. Elle raconta notamment avoir fait du vélo jusqu’aux abords du camp pour y laisser des pommes destinées aux prisonniers contraints de travailler dans les environsDes décennies plus tard, Jonathan Glazer la rencontra au cours de ses recherches pour le film. Son témoignage le marqua profondément. Il dira qu’en la rencontrant, il avait eu le sentiment d’avoir rencontré « un ange » et qu’elle représentait pour lui une forme de lumière au milieu de toute cette obscurité. Il choisit alors de faire entrer son histoire dans La Zone d’intérêt, non pas en racontant directement sa vie, mais en faisant de ses gestes de résistance une présence discrète au cœur du film

La jeune fille que l’on voit à l’écran est interprétée par Julia Polaczek. Mais le lien avec Aleksandra est particulièrement concret : elle porte réellement la robe d’Aleksandra, utilise son vélo et joue sur le piano d’Aleksandra, dans le bâtiment où celle-ci avait vécu. Glazer voulait que cette présence soit aussi proche que possible de la réalitéPuis vient une autre scène, plus mystérieuse. Dans la nuit, la jeune fille découvre, dans un petit récipient enfoui dans un fossé, un manuscrit portant la musique de Sunbeams. Elle le rapporte chez elle. Il s’agit d’une chanson écrite en yiddish en 1943 par Joseph Wulf, déporté à Auschwitz et détenu à Auschwitz III-Monowitz. Une archive de sa voix, enregistrée après la guerre, introduit la chanson. Le lendemain, la jeune fille s’assoit au piano et en joue quelques notes, tandis que les paroles apparaissent à l’écran. La découverte de ce manuscrit est reconstituée par le film à partir du récit d’Aleksandra, qui avait elle-même raconté cette histoire à Glazer. La chanson, elle, est bien réelle : Sunbeams a été écrite par Joseph Wulf à Auschwitz. Le document que l’on voit dans le film n’est cependant pas un manuscrit original conservé de Wulf : il s’agit d’un accessoire fabriqué pour le film à partir de la musique transcrite par le musicologue Bret Werb.  Glazer fait ainsi entrer dans le film quelque chose de très rare : la voix d’un ancien prisonnier d’Auschwitz, et une œuvre créée au cœur même du système concentrationnaire. La chanson évoque des prisonniers dont les cœurs ne sont « pas encore froids », des âmes en feu et la liberté à venir. 

Cette apparition peut alors produire un effet très particulier sur le spectateur. Pendant presque tout le film, nous sommes enfermés dans le regard de la famille Höss. Nous voyons leur maison, leur jardin, leurs repas, leurs enfants, leurs conversations tandis que l’extermination se déroule derrière le mur. Le mal est partout, mais il est maintenu dans le hors-champ. Nous sommes donc placés, volontairement, dans une position profondément inconfortable : celle de regarder l’indifférence plutôt que la souffrance elle-même. Et soudain, la jeune fille apparaît. Elle est filmée avec une caméra thermique, comme une silhouette blanche, presque fantomatique. Le contraste est saisissant : les scènes consacrées aux Höss sont domestiques, ordinaires, baignées de lumière ; le geste de résistance, lui, est nocturne, clandestin, presque surnaturel. Cette inversion donne à la jeune fille une présence singulière : dans un film où l’horreur est exposée sans être montrée, c’est l’acte d’humanité qui surgit comme une apparition. Pour le spectateur, cela crée une rupture presque physique. Après avoir passé tant de temps à entendre les cris, les coups de feu, les chiens et les machines du camp sans jamais voir directement ce qu’ils produisent, nous rencontrons enfin quelque chose qui répond à cette violence autrement : un geste gratuit de solidarité. Et ce geste est minuscule. Quelques pommes. Une jeune fille qui pédale dans la nuit. De la nourriture laissée pour des hommes que personne, dans la maison voisine, ne semble vouloir voir. 

C’est précisément cette disproportion qui peut rendre la scène bouleversante. La jeune fille ne peut pas arrêter Auschwitz. Elle ne peut pas sauver les prisonniers. Elle ne peut même pas savoir si les pommes seront trouvées. Mais elle refuse de considérer leur souffrance comme inexistante. Elle voit. Et elle agit. Puis la musique prolonge ce geste. La voix de Joseph Wulf, provenant du passé, traverse le film et fait entendre la voix d’un homme qui, lui-même, a connu Auschwitz. Le morceau devient alors plus qu’une chanson : il devient une trace de vie, une preuve que même dans un univers conçu pour déshumaniser et détruire, quelque chose pouvait encore être créé, transmis, espéré. 

Face à l’immensité du mal, Aleksandra ne pouvait presque rien. Mais elle a fait quelque chose. Et dans le film de Glazer, ce presque rien devient une lumière.

31 janvier 2024 en salle | 1h 45min | Drame, Guerre, Historique
De Jonathan Glazer | Par Jonathan Glazer
Avec Christian Friedel, Sandra Hüller, Johann Karthaus
Titre original The Zone Of Interest

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