La culture pop est ainsi faite qu’une partie de ce qui en constitue le socle est un mystère : comment l’œuvre absconse, visionnaire et profondément nihiliste d’un xénophobe de la Nouvelle-Angleterre a-t-elle pu devenir une telle “valeur refuge” pour les industries créatives contemporaines ? Cité, adapté, étendu, digéré, Lovecraft est probablement l’auteur des littératures de l’imaginaire le plus influent à ce jour, particulièrement dans le jeu vidéo où son mythe se résume trop souvent à un vocabulaire imagier désormais essoré.
À contrepied de cette tendance, le studio ORIGAME DIGITAL propose une expérience de retour à la pensée lovecraftienne dans toute son ambiguïté, aussi géniale que détestable, en évitant soigneusement un traitement narratif et artistique devenu un tel lieu commun qu’il se retrouve vidé de toute polysémie. Étonnamment, ce geste courageux passe par un jeu de pingouin. Difficile en effet de qualifier autrement l’expérience proposée par Penguin Colony, dont le gameplay consiste à explorer un bout de l’Antarctique en sautant de pingouin en pingouin, utilisant les spécificités de différentes espèces pour glisser, sauter, nager et se faufiler dans des cavités – le tout en faisant des tricks, façon Tony Hawk. Autour de l’expérience narrative existe donc un jeu à mi-chemin entre la plateforme, l’exploration et le casse-tête, dont le level design ouvert vous permet de traverser chaque niveau avec une grande liberté de mouvement. Si ORIGAME DIGITAL pratique sur le papier un exercice de grand écart audacieux entre gameplay et thème, l’exécution de ce périple réussit à convaincre que l’idée est formidable.

Adaptant le fond de deux nouvelles de l’auteur (Les Montagnes Hallucinées et Dans l’abîme du temps) en en racontant l’après, Penguin Colony utilise son principe ludique de base pour faire traverser à ses pingouins les traces d’une expédition nazie ayant répondu à l’appel d’un Grand Ancien, quelque part dans les plaines glacées de l’Antarctique. Narré par l’un des instigateurs de ces expéditions (l’extraordinaire voix de Lenval Brown, le narrateur de Disco Elysium), le jeu devient un voyage terrifiant aux côtés d’hommes gagnés par la folie face à l’innommable cosmique. Le titre offre à cet égard quelques paysages à l’aridité PSX somptueuse, notamment lors de la traversée des villes aliens ayant fait la réputation des Montagnes Hallucinées, dont la structure reprend certaines caractéristiques des donjons de Dark Souls. Si les lecteurs et lectrices de Lovecraft auront peut-être deviné l’élément scénaristique justifiant la présence de pingouins dans cette histoire, ceux-ci permettent surtout de retrouver une distance vis-à-vis de la finitude absolue que constitue l’expérience humaine, un surplomb existentiel qui traduit mieux le sentiment lovecraftien que n’importe quelle représentation imagière.
Penguin Colony est un jeu doublement courageux en cela qu’il se montre tout aussi fidèle que critique à l’égard de Lovecraft : produit par un studio revendiquant sa localisation à Ahitereiria (l’Australie dans la langue maorie), le jeu propose un contrepoint aux expéditions européennes en la présence d’un peuple autochtone fictif, les Kaitiaki, dévoués à combattre l’apparition des Grands Anciens en les renvoyant dans leurs abysses. Penguin Colony dépeint la trajectoire contraire de deux pulsions, l’une impérialiste et lâche, l’autre humaniste et courageuse, et appelle à tirer l’imaginaire de l’auteur vers des territoires politiques dont il s’est toujours refusé l’exploration. Raconter une existence autre, que ce soit celle d’un pingouin ou d’un peuple non occidental, voilà le projet que réussit ce jeu à la barbe même de celui qui l’a inspiré.
| Penguin Colony Développeur : ORIGAME DIGITAL Éditeur : Fellow Traveller Sortie PC annoncée : 16 octobre 2026 Genre : aventure, horreur psychologique et jeu indépendant |


