Organ commence comme un polar clandestin et finit dans une zone beaucoup plus trouble, quelque part entre le cauchemar organique, le film de yakuza et la fièvre expérimentale. Deux policiers infiltrent un réseau de trafiquants d’organes aux marges de Tokyo. L’un s’échappe, l’autre est capturé. À partir de là, le film semble perdre volontairement le fil de l’enquête pour s’enfoncer dans un monde de chairs suppurantes, de corps mutilés et de personnages rongés de l’intérieur. Comme si le polar n’était finalement qu’un prétexte pour pénétrer sous la peau. Derrière la caméra, Kei Fujiwara, déjà aperçue chez Shinya Tsukamoto dans Tetsuo, signe un premier film aussi radical qu’imparfait. Elle y joue également Yoko, femme borgne, mutique et menaçante, présence presque fantomatique au milieu d’un bestiaire humain qui semble avoir échappé à toute forme de normalité. Fujiwara ne filme pas tant la violence qu’elle ne filme l’état du corps après la violence : la peau qui se couvre de pustules, les chairs qui suintent, les organes exposés, le sang qui éclate en rouge presque pop sur des décors poisseux. Chez elle, le gore n’est jamais tout à fait spectaculaire. Il est surtout physique, presque tactile.
C’est là que Organ devient plus intéressant que son simple argument de série B. Fujiwara ne semble pas chercher le choc pour le choc, mais une sorte de matérialisme du cauchemar : ramener l’existence à la chair, au désir, à la douleur, à ce qui dégénère. Les corps sont moins des enveloppes que des territoires contaminés. Et son dispositif rejoint une conception très particulière du bien et du mal : la police incarne l’ordre social, tandis que les criminels vivent dans une zone où les règles morales ordinaires ne tiennent plus. La violence n’est alors plus une anomalie, mais une donnée primitive de l’existence. Encore faut-il accepter la manière dont Fujiwara raconte cette histoire. Car Organ est un film qui semble constamment vouloir s’échapper de son propre récit. Les personnages surgissent, disparaissent, reviennent ailleurs ; les intrigues s’emboîtent sans toujours se résoudre ; certaines scènes paraissent appartenir à un autre film. On pourrait y voir une forme d’avant-garde narrative. On peut aussi y voir un film qui ne sait pas toujours quoi faire de ses propres visions. La confusion est parfois une esthétique, parfois simplement une faiblesse. C’est toute l’ambivalence du film : il est souvent plus fascinant dans ses marges que dans son intrigue. Fujiwara accumule les images comme on empile des morceaux de chair sur une table d’opération. Un visage ravagé, une salle de laboratoire, une silhouette ensanglantée surgissant dans la nuit : autant de fragments qui restent en tête alors que la mécanique narrative, elle, s’est déjà évaporée.
La comparaison avec Tetsuo s’impose, mais elle permet surtout de mesurer la différence entre Tsukamoto et Fujiwara. Dans Tetsuo, le corps se transforme en machine dans une explosion punk, métallique et presque euphorique. Dans Organ, il se décompose. La chair ne fusionne plus avec la modernité industrielle : elle pourrit de l’intérieur. Là où Tsukamoto trouvait une énergie frénétique dans la métamorphose, Fujiwara cultive quelque chose de plus lourd, de plus sale, de presque maladif. Cette sensation tient aussi aux conditions de fabrication. Organ est un véritable film de troupe : une poignée de collaborateurs qui jouent, filment, construisent les décors et bricolent les effets. Fujiwara raconte avoir tourné avec des moyens dérisoires, transformant un même espace en entrepôt, laboratoire ou école, et fabriquant les organes à partir de nourriture, de gélatine et de konjac. Même les effets spéciaux semblent avoir été conçus dans cette logique de débrouille. Cette pauvreté n’est d’ailleurs pas seulement anecdotique : elle donne au film sa texture. Organ ressemble à un théâtre clandestin qui aurait contaminé une pellicule 16 mm. Fujiwara impose à ses acteurs une seule prise, sauf problème technique, comme si chaque scène devait conserver quelque chose de l’accident et de l’irréversibilité du spectacle vivant. Pas de confort, pas de répétition infinie : il faut entrer dans le plan et en ressortir vivant.
Le film est donc profondément inégal. Il y a des tunnels narratifs, des personnages sacrifiés en chemin, une dernière partie qui donne parfois l’impression de regarder une hallucination dont on aurait raté le début. Organ peut épuiser autant qu’il fascine. Mais son désordre même finit par devenir sa signature. Ce n’est pas un film qui maîtrise parfaitement son chaos ; c’est un film qui semble avoir besoin du chaos pour exister. Et c’est peut-être là que réside sa singularité. Fujiwara ne cherche jamais vraiment à rendre son gore séduisant, ni à transformer ses monstres en figures cool de cinéma underground. Elle filme plutôt la douleur comme une expérience corporelle, le désir comme une force impossible à éradiquer et la violence comme quelque chose qui précède les catégories morales. Organ n’est donc pas un film à résoudre mais un film à subir. On peut décrocher devant son scénario labyrinthique, trouver certaines scènes interminables ou regretter qu’une telle profusion visuelle ne soit pas soutenue par une structure plus solide. Mais quelques images continuent de travailler longtemps après le générique. Un objet malade, bricolé, excessif, parfois franchement raté, mais traversé par une vision suffisamment personnelle pour qu’on ait envie d’y retourner. Un cinéma de viscères qui préfère la pourriture à l’explosion, et le malaise au spectaculaire. À voir donc pour Kei Fujiwara, le gore artisanal, les atmosphères de cauchemar, les éclats de poésie morbide et cette étrange impression d’assister à un film qui se désagrège sous nos yeux.
Réalisation : Kei FujiwaraScénario : Kei Fujiwara Production : Kei Fujiwara, Binbun Furusawa, Koichi Toda Avec : Kei Fujiwara, Kimihiko Hasegawa, Yosiaki Maekawa, Kenji Nasa Sortie : 6 juillet 1996 (au Japon) Durée : 110 min. — 102 min. dans sa version japonaise en salles Pays : Japon |
Réalisation : Kei Fujiwara

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