MICHAEL SHANNON STORY #01

Qui pouvait passer après une star du chaos comme JENNIFER JASON LEIGH dans notre merveilleuse rubrique STORY? Trois propositions s’imposaient à nous, entre deux flûtes de champagne: MICHAEL SHANNON, MICHAEL SHANNON ou MICHAEL SHANNON.
Nous avons donc voté MICHAEL SHANNON.
Première partie de notre STORY consacrée à un acteur very CHAOS!

EN EFFET, quoi de plus chaos que ce fabuleux acteur américain, le plus passionnant de ces dix dernières années, grande taille, visage triste, yeux psychopathes, possédant de nombreux points communs avec Jenny, à commencer par cette certitude qu’en leur compagnie, du moins au cinéma, on ne s’ennuiera pas? C’est lorsqu’ils sourient que vous savez qu’ils vont mal intérieurement. C’est lorsqu’ils ne sourient pas qu’ils vont super bien. Et elle comme lui ne cherchent guère la séduction; ce qui les rend précieux à une heure (sombre) où Kev Adams sauve le cinéma français de la crise et où Julien Lepers se tatoue la gueule de Cyril Hanouna sur le cul pour augmenter son nombre de followers. JAMAIS, on dit bien JAMAIS, vous ne verrez Michael et Jenny sur les réseaux sociaux. Trop vulgaire, trop affreux, too much chaos pour eux.

Sinon, arrêtez de rire. Arrêtez vos ricanements et vos préjugés primesautiers. Michael Shannon n’est pas fou. Non Marjorie, il est chaos. Ce qui est totalement différent. Quelque chose cloche? Non, rien ne cloche chez lui. Son enfance? Tranquille. A Lexington, dans le Kentucky. Ses parents? Papa avocat, maman prof de comp­ta­ (et accessoirement, grand-père Raymond, ento­mo­lo­giste reconnu). Sa vie privée? Atrocement normale. Celle d’un jeune quadragénaire épanoui. “Ma compagne [Kate Arring­ton rencon­trée en 1996] et moi sommes très amoureux, nous avons deux petites filles, Sylvia et Marion; mais nous ne sommes pas mariés. Peut-être parce que mes parents – j’ai du mal à croire que je vous raconte ça – se sont mariés chacun cinq fois, et qu’ils n’ont pas été longtemps ensemble. Bien sûr, il existe des mariages heureux qui peuvent durer toute une vie, mais pour beaucoup, ce rituel n’a aucun sens. S’engager envers une personne, en revanche, est essentiel.” Sa taille? 1,92m. Et ses goûts ciné? Aussi extrêmes que ses rôles? Rien que du classique, avant tout. Mais il connait Gaspar Noé: “C’est drôle que vous me parliez de lui. Écoutez, j’ai découvert Seul contre tous dans un festival d’art et d’essai à Chicago et je n’avais jamais rien vu d’aussi choquant, mais sans être sensationnel, très méditatif – à la fois calme et ignoble. Par la suite, j’ai aussi vu Irréversible qui m’a paru plus cruel. Les scènes de viol et de meurtre étaient dures à regarder mais je suis allé jusqu’au bout, car je voulais savoir jusqu’où il était capable d’aller. Enter The Void, c’est la limite: trop énervant, grandiloquent. Non?” Non. Attendez de voir Love.

Foin des préjugés bis. Alors que les journalistes lui demandent pour la 250e fois en interview si plusieurs personnes se disputent dans sa tête et s’il voit des araignées au plafond, Michael Shannon ne s’énerve pas. Avec une douceur infinie, il exprime une très jolie définition de son jeu qui sied parfaitement au chaos et que l’on aimerait sortir à tous ceux qui ne nous comprennent pas dans la vie de tous les jours: “C’est ironique que les gens me trouvent effrayant. Je suis une des personnes les moins effrayantes qui soient. Je n’ai rien d’un mec violent. Ma sensibilité me mène naturellement vers le trouble, voilà tout.” Oh oui, c’est avec ce genre de déclarations intelligentes que Magic Michael nous foudroie le cœur. Encore des phrases comme ça, partout, tout le temps. Enfin autre chose que les discours ineptes de nos Enfoirés qui passent aux Enfants de la télé. Enfin quelqu’un qui parle comme nous, qui se sent aspiré par les trucs bizarres et les zones d’ombre, qui n’a pas peur de la solitude comme de la noirceur. Merci d’exister. Merci d’être là.

Avant de devenir un acteur indiscutablement génial, Michael Shannon a débuté sur les planches dans de petites troupes Londoniennes (il s’y cherchera pendant un an), traquant les nouveaux Ionesco et Beckett (ses idoles), avant d’apparaître dans plusieurs séries télévisées. C’est à l’âge de 16 ans qu’il obtient son premier contrat pro. Et cela nous fait, il est vrai, une bien belle jambe. Vous allez rire, vous savez quel est son premier film? Un jour sans fin (Harold Ramis, 1993). NAN? ET SI! Michael Shannon tournait déjà des films en ces temps abscons où Jordy et Ocarina caracolaient en tête du top 50. NAN? SI! On rappelle l’histoire (SANS FIN. HAHAHA!) pour ceux qui n’auraient pas connu la télévision à six chaînes: Phil Connors (aka l’hilarant Bill Murray) fait la pluie et le beau temps à la télévision. Quand il part faire son reportage annuel à Punxsutawney, la bourgade où l’on fête le « Jour de la marmotte », il se voit dans l’impossibilité de rentrer chez lui pour cause d’intempéries. Réveillé très tôt le lendemain, il se rend compte que tout se produit exactement comme la veille et finit par réaliser qu’il est condamné à revivre la même journée… SANS FIN.

Alors acteur de théâtre à Chicago, Michael Shannon jouait ici le rôle d’un jeune marié recevant des billets pour un match de catch comme cadeau de mariage. Qui aurait pu prédire en le voyant pour la première fois dans cette hilarious comédie que nous allions tant l’aimer? C’est pas nous! “Je viens du théâtre et j’ai commencé dans des tout petits théâtres. J’ai joué notamment dans une pièce à Broadway. C’était intéressant même si aujourd’hui le business a contaminé Broadway. L’argent y est aussi présent que dans le cinéma. Les petits théâtres restent un peu plus purs. Je ne pourrais jamais arrêter le théâtre, j’aime trop ça. Le théâtre, c’est magique. Faire un film est aussi magique mais pas nécessairement sur le tournage.”

Comme vous, on ne peut pas s’empêcher de penser à tous les rendez-vous manqués de Michael Shannon dans cette décennie so Neneh Cherry. Il aurait été parfait chez David Lynch, Gregg Araki ou Larry Clark. Au lieu de ça, Michael ouvre une porte dans Poursuite (Andrew Davis, 1996) et sort aussitôt du plan, croise Tracy Letts futur dramaturge de Bug alors acteur et Michael Ironside dansChicago Cab (Mary Cybulski & John Tintori, 1997), double en loucedé le film d’animation Balto chien-loup, héros des neiges de Simon Wells aux côtés de Kevin Bacon, Bridget Fonda, Bob Hoskins et, last but not least, Phil Collins. Quelque part, il force déjà le respect. Après, question: a-t-il poussé le vice chaos à doubler un chien? No lo sé.

Pendant ce temps, au théâtre, Michael Shannon joue Woyzeck, une pièce mise en scène – et non écrite – par la regrettée Sarah Kane (étoile filante éteinte en 1999 à l’âge de 28 ans). A son contact, Shannon découvre le fabuleux monde de la noirceur. Sarah Kane, c’est cette dramaturge rompue aux scandales à qui l’on doit notamment Blasted, montée en janvier 1995, évoquant de façon crue et troublante la violence du monde actuel à travers une histoire entre un journaliste grisonnant et une jeune fille naïve dont il abuse. Naguère, la presse avait démoli la pièce et Kane ne pouvait compter que sur le soutien actif d’artistes comme Edward Bond et Harold Pinter. Quelques années après sa mort, les critiques ont finalement reconnu à la quasi-unanimité leur calamiteuse erreur d’appréciation initiale de l’œuvre, désormais complète, de Sarah.

Profondément marqué par cette expérience, Michael Shannon découvre ce que signifie mettre les doigts dans la prise, donner ses tripes pour incarner un personnage marginal, et comprendre somme toute qu’il existe un « autre » cinéma, questionnant tout ce qui nous entoure, fâché avec le monde. Cette inclinaison le guide naturellement chez la trop rare Alison MacLean, que l’on adore ici pour son court métrage Kitchen Sink, sorte de fable en noir et blanc évoquant aussi bien Luis Buñuel que Maya Deren et pour son premier long, le très chaos Crush (1992).

Depuis Jesus’son (2000), son second long, adaptation sous substance d’un roman phare de Denis Johnson, poétique film de junkie dans lequel joue – et chante – Michael Shannon, nous n’avons plus trop de nouvelles de cette cinéaste passionnante. C’est dommage, elle manque.

Alison MacLean aura au moins eu le mérite de donner une première fois marquante à Michael. L’avenir lui appartient, alors…

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