Chez Iván Zulueta, le cinéma n’est pas une fenêtre sur le monde. C’est un piège. Une drogue. Une machine à avaler ceux qui la regardent. Réalisé en 1979, le méconnu et chaos Arrebato, qui ressort (enfin) dans les salles françaises, raconte pourtant presque banalement l’histoire d’un cinéaste de série B, José, héroïnomane désabusé, dont la vie se fissure lorsqu’il reçoit les bobines et la cassette d’un ancien compagnon de route, Pedro, obsédé par son petit appareil Super-8. Mais très vite, le film déraille : les images se mettent à vivre, les objets à bouger seuls, le temps à se dilater. Et la caméra, soudain, semble filmer sans personne derrière elle.
C’est toute la trouvaille de Zulueta : faire de l’addiction au cinéma le miroir exact de la toxicomanie. L’aiguille et la caméra produisent le même ravissement. Toutes deux promettent une sortie du réel, toutes deux exigent finalement le corps de celui qui s’y abandonne. Le « ravissement » du titre n’est donc pas seulement une extase : c’est une dépossession. À force de vouloir atteindre l’image parfaite, Pedro finit par être absorbé par elle. Le film avance ainsi comme sous narcotique. Flashbacks, voix enregistrée, Super 8, ellipses, répétitions : Zulueta ne raconte pas la perte de repères, il la fait éprouver. Le chuchotement de Pedro devient une présence presque physique, tandis que les mystérieuses images rouges qui apparaissent dans ses films donnent au dispositif une dimension vampirique.
La caméra ne capture plus seulement des fragments de réel : elle semble en extraire la vie. Et puis il y a Pedro, extraordinaire Will More, silhouette enfantine et inquiétante, à mi-chemin entre l’apprenti cinéaste et la créature surnaturelle. Face à lui, José apparaît comme son double vieillissant : l’un croit encore au pouvoir magique des images, l’autre en connaît déjà les compromissions. Leur fascination réciproque donne au film une dimension érotique, trouble, jamais complètement formulée. Chez Zulueta, filmer, désirer et se perdre participent du même mouvement.
Arrebato n’est pas un film confortable. Son intrigue volontairement lacunaire, son rythme languissant et ses zones d’ombre peuvent agacer. Zulueta préfère l’état de transe à la mécanique narrative. Mais c’est précisément ce qui fait son prix : le film ne cherche pas à expliquer son fantastique, il cherche à contaminer le spectateur. Près d’un demi-siècle plus tard, son idée reste intacte : le danger du cinéma n’est peut-être pas de nous montrer trop de choses, mais de nous donner envie de ne plus regarder le monde. Arrebato ne demande finalement pas ce que les images représentent. Il pose une question plus inquiétante : et si les images nous regardaient, elles aussi ?
2 septembre 2026 en salle | 1h 55min | Drame, Epouvante-horreurDe Iván Zulueta | Par Iván Zulueta Avec Eusebio Poncela, Cecilia Roth, Will More |
2 septembre 2026 en salle | 1h 55min | Drame, Epouvante-horreur


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