Comment saisir un fantôme ? Voilà une question que tente, sinon de résoudre, du moins d’explorer, L’œuvre invisible, documentaire lancé sur les traces d’Alexandre Trannoy, réalisateur dont les 30 ans de projets et tournages n’ont pourtant laissé la trace d’aucun film. Rares sont les oeuvres capables d’aborder avec retenue et intelligence un tel point de départ. Sous ses premiers abords possiblement simplistes, empruntant un style visuel assez convenu, de même qu’un montage très aéré, posé, le documentaire cache un espace d’identification très libre. Son narrateur, rarement plus qu’une voix off, habille les plans vides d’espaces aux façades blanches, et devient avatar du metteur en scène autant que vaisseau à notre expérience spectatorielle.
Se joue alors, dès ici, autant que par quelques plans introductifs visiblement dégradés, l’idée d’un long-métrage évasif, bâti sur un vide, des images manquantes, alors fenêtre ouverte à l’imagination. Passées sa structure en anecdotes successives et ses intervenant.e.s immédiatement attachant.e.s, c’est en se faisant une balade plus intérieure que factuelle, portée par une somptueuse bande musicale, que L’Œuvre invisible trouve sa véritable portée.
D’un cadre d’époque soigneusement posé mais sans doute lointain, Tembouret et Rodionov trouvent une modernité totale en une quête résolument ludique, jamais très loin de la fascination numérique contemporaine pour les Lost media. Les deux auteurs en saisissent alors l’aspect le plus passionnant : la fascination pour un objet absent, mais entêtant, qui finit par hanter, même dans le fantasme total. Spectre insaisissable, dont même les présences fixes se font volatiles, Alexandre Trannoy devient le véritable invisible, jusqu’à faire douter de son existence, sa matérialité.
Pour autant, tout est là. Ou plutôt, rien ne l’est, mais tout ramène à Trannoy. Les vides de l’image et arrière-plans familiers s’emplissent de son esprit, dans un récit de pure hantise, où le fantôme, l’image originelle mais manquante, revient sans cesse.
Les théories de Matuszewski, formulées à l’orée du septième art, ne sont jamais loin : Rien de plus puissant que le cinéma pour redonner vie aux fantômes, qui échappent pourtant toujours. Il serait fort dommage de révéler quoi que ce soit de la foisonnante vie (parfois rêvée) de Trannoy, véritable comète, brillant de mille feux et s’écrasant en un même mouvement. Soyez pourtant sûr.e.s qu’il y a à y trouver, pour quiconque décide d’y croire, bien plus qu’une célébration facile, par un portrait complexe et ambigu, aux retournements bouleversants.
Le cas de Trannoy n’est alors que fenêtre ouverte à une réflexion sur la machine à rêve cinématographique toute entière et ses idoles fêlées comme fascinantes, nourricière d’une envie de créer. D’un film de hantise, le tout se mue en un quasi film de possession, celle d’un jeune créateur, Avril Tembouret, qui, comme tout.e spectateurice impliqué.e qui consent à entrer dans ce jeu étrange, finit par se laisser envahir de la présence mystique d’Alexandre Trannoy. Parfois épaisse dans sa matérialisation, la perpétuation du geste de Trannoy touche pourtant de sa poésie ambiguë, qui questionne et pousse au fantasme. L’industrie disparaît – avec pertinence ou non – pour inviter à l’idylle d’une création pure, qui choisit la fougue à la raison, quitte à s’embarquer vers l’incontrôlable. L’envers du rêve, fait d’ivresse destructrice et d’illusions évanescentes, n’est jamais loin. Pourtant, impossible de ne pas s’y laisser emporter. Ode aux perdants, d’hier comme d’aujourd’hui, c’est en embrassant l’ambiguïté de la figure flamboyante et romanesque à laquelle il rend hommage, jusque dans ses parts d’ombre frustrantes, que L’Œuvre invisible captive à coups sûrs.
| 8 avril 2026 en salle | 1h 11min | Documentaire De Avril Tembouret, Vladimir Rodionov Avec Jean Rochefort, Anouk Aimée, Jacques Perrin |



![[LE JOUR DES IDIOTS] Werner Schroeter, 1982](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2026/04/Le-Jour-des-Idiots-1068x601.jpg)