[LE JOUR DES IDIOTS] Werner Schroeter, 1982

Carole Bouquet venait de tourner Rien que pour vos yeux quand elle a accepté ce rôle. James Bond Girl un été, patiente psychiatrique l’hiver suivant, il y a dans cette trajectoire quelque chose qui dit tout sur ce que Werner Schroeter représentait dans le paysage du cinéma allemand de 1981 : le territoire où les actrices venaient chercher ce que le cinéma commercial leur refusait. La possibilité d’être désintégrées plutôt que filmées.

Le Jour des Idiots commence par une ouverture frénétique. Carol se barbouille le visage de rouge à lèvres dans un café chic, commande trois expressos pour elle seule, les renverse sur la table, se change alternativement avec des vêtements d’homme et de femme. Son petit ami dort. L’appartement est un aquarium. Elle sort dans la rue et dénonce une voisine comme terroriste aux autorités, geste qui n’est pas sans évoquer la paranoïa de l’Allemagne de 1977, quand la traque de la Fraction Armée Rouge avait transformé la délation en « acte civique ». Elle est internée. Personne ne semble particulièrement surpris.

Ce que Schroeter fait de l’asile est l’inverse de ce qu’on attendrait. L’institution n’est pas représentée comme un enfer ordonné et clinique, mais comme un espace de permission halluciné où les séquences oniriques se superposent aux scènes du quotidien sans prévenir, où le sens des gestes n’est jamais totalement stable. La mise en scène utilise les angles hollandais avec une maestria qui dépasse la simple affectation expressionniste. Chaque inclinaison de cadre est une question sur l’équilibre possible entre le dedans et le dehors, entre la norme et ce qu’elle exclut. La musique de Peer Raben, collaborateur habituel de Fassbinder, instille une mélancolie sur des images qui n’en demandaient pas tant et qui en ressortent augmentées.

Bouquet porte le film avec une nudité (pas seulement physique) qui force l’admiration. Ce n’est pas la folie spectaculaire du cinéma de genre, ni la folie édifiante du cinéma social. C’est quelque chose de plus opaque : une femme qui ne sait pas comment exister dans les limites que le monde lui propose, et qui choisit de sortir de ces limites par la seule porte disponible. On peut penser à l’asile comme acte politique plutôt que comme une défaite de l’esprit. Le film fut nommé à Cannes et remporta le Prix du Film allemand pour la mise en scène, reconnaissance d’un cinéaste que l’histoire a placé dans l’ombre de Fassbinder, Herzog et Wenders, alors qu’il en est peut-être le plus radical.

La fin ne résout rien. Carol s’échappe, erre, trouve la mort dans un accident de voiture avec la même accidentalité désinvolte que tout le reste. Schroeter ne console pas. Il documente, avec une caméra qui tremble juste ce qu’il faut pour rappeler que derrière l’image il y a quelqu’un qui regarde, et que regarder, ça aussi, c’est une forme de complicité.

Réal : Werner Schroeter
RFA / 1981
Avec Carole Bouquet, Ingrid Caven.

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