[L’ÉTRANGE AFFAIRE ANGELICA] Manoel de Oliveira, 2010

Avec son ésotérisme et son suspense assumés, L’étrange affaire Angélica soutient l’hypothèse selon laquelle l’art porté à ce degré d’absolu pourrait bien être le plus grand travailleur de la mort.

PAR THÉO MICHEL

Drôle de titre qui peut, en apparence, nous renvoyer à un film policier ou une nouvelle d’Edgar Allan Poe, et dont le titre portugais (littéralement «l’étrange cas d’Angélica») renvoie à une histoire vraie vécue par le cinéaste: alors qu’il prenait une photo, une erreur s’est opérée dans l’appareil dédoublant alors la personne laissant apercevoir comme une âme qui viendrait se détacher du corps du photographier. L’ensemble donne plus précisément lieu à une sorte d’enquête (pour ne pas dire, une errance) intérieure et métaphysique menée par Isaac, loin du film policier ou thriller.

Isaac est un photographe qui, un soir, est demandé d’urgence par une riche famille de la région pour photographier le corps d’une jeune femme mariée qui vient de perdre la vie. Tandis qu’Isaac travaille sa mise au point et le bon angle, le visage de la femme prend vie et dévoile un grand sourire ensorcelant, qu’il est le seul à avoir vu. S’ensuit alors une histoire entre rêve et réalité : Isaac est fasciné et la jeune femme va désormais hanter ses nuits et pourquoi pas son cœur.

En 2010, Manoel de Oliveira a 101 ans : l’Étrange Affaire Angelica que le cinéaste avait écrit dans les années 50 suite à cette fameuse histoire précisée précédemment irradie de mystère. Tout comme Terrence Malick et son fameux et énigmatique projet Q qui accouchera 20 ans plus tard de The tree of life (2011) et de ses séquences en rab dans Voyage of time (2016), Oliveira avait alors confié son envie d’attendre la technique nécessaire pour réaliser ses idées notamment les séquences oniriques nocturnes. Et tout comme Malick bis, et précisément de sa méditation sur le temps perdu, Oliveira travaille le temps figé comme une photographie, après avoir figé un monde grâce à l’art (prendre une photo) : l’ouverture d’un monde irréel et fantasmé ; en gros, un peu comme dans Blow-Up d’Antonioni. Pour avoir vécu une grande partie du XXe siècle, il a alors connu toutes les évolutions techniques du cinéma et donc le cinéma de Méliès, auquel on pense tant le film convoque, par le prisme de ses effets spéciaux, celui des temps anciens.

En grand instigateur du mystère, Manoel de Oliveira préfère, évidemment, faire appel à l’intelligence du spectateur, au lieu de la clarté ; c’est peut-être pour cela que son cinéma est parfois mal reçu par le public. Il avait confié dans un entretien à Libération (M. de Oliveira et J.-L. Godard, « Godard et Oliveira sortent ensemble », Libération, 1-5 sept. 1993, repris dans Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard): «Ce que j’aime en général au cinéma : une saturation de signe magnifique qui baignent dans la lumière de leur absence d’explication». Dans l’Étrange affaire Angelica, tout se joue sur le corps et l’espace (mental ou réel). Économie de dialogue; le corps dicte le jeu de l’acteur Ricardo Trêpa (le petit-fils de Oliveira), peu mobile, se résumant à regarder, observer, marcher, prendre des photos. Soit un jeu théâtral (absolument pas réaliste) et des plans picturaux (souvent des plans fixes très composés et géométriques). D’où une distanciation entre le spectateur et le film ; entre le regardant et le regardé (ce qui crée un double avec le sujet du film).

Pour lui, le spectateur n’est pas devant la captation d’un (ou du) réel mais devant une œuvre d’art. Une visibilité du dispositif filmique qui déroute parfois le spectateur, interloqué et en même temps ébloui par cette œuvre sur le voir et le regard – par miroitement, on regarde le regard d’Isaac et le regard d’Isaac est renvoyé par ricochet à celui du spectateur qui contemple un monde totalement fantasmé et surréaliste. Un lien nait avec son précèdent film : Singularité d’une jeune fille blonde (2009), où le même acteur (Ricardo Trêpa) tombe amoureux d’une jeune femme qui apparaît quotidiennement à une fenêtre en face de son bureau. Cette fois, il est question de sur-cadrage, Isaac tombe amoureux de la femme par le biais de son corps photographié. Et la jeune femme d’apparaitre en pleine nuit par la fenêtre de la chambre. Manu assume ses inspirations littéraires plus précisément celui du romantisme du XIXe siècle – celui de la quête de l’amour absolu impossible; l’encadrement de la fenêtre, porte ou miroir (trois éléments qu’on retrouve dans le film) est l’ouverture d’un monde ultrasensible.

L’étrange affaire Angélica joue entre le réalisme (Isaac, artiste pauvre, discute autour d’une table de l’économie du pays) et le fantastique (le fantôme d’amour), brûle les frontières du réel et de la fantasmagorie. Que voyons-nous? Est-ce que tout n’est qu’une simple illusion? De ces travailleurs agricoles à cette ville presque déserte, qu’est-ce qui est vrai finalement?  Angelica serait alors cette femme riche inaccessible qu’Issac, pauvre artiste en pleine déconfiture artistique et existentielle, fantasme ? Oliveira laisse le film se conclure sur cette dernière séquence, une dernière apparition, un dernier rêve qu’on ne voudrait jamais voir se terminer: l’union des corps par la magie du cinéma et de son imagination la plus totale.

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